Grâce de la douleur / «Girl» de Lukas Dhon

Amélie Vrla/ Lara, adolescente blonde, s’éveille dans le miel du soleil matinal qui entre par la fenêtre et baigne son lit d’une lumière chaleureuse. Après avoir joué avec son petit frère, elle fait des étirements, grand écart fendu contre le mur de sa chambre.

Puis, dans la salle de bains, devant la glace, à l’aide d’un glaçon pour apaiser la douleur, elle se perce seule les lobes des oreilles, à l’aide de petites boucles dorées. Son père la surprend, s’inquiète, mais Lara est précise, déterminée: le résultat est bien fait.

Ce sont cette détermination et cette volonté sans limites qui lui permettent de mener les deux combats majeurs de son existence: d’un côté, la danse classique, et ses huit semaines d’essai dans l’une des meilleures écoles de Belgique; de l’autre, le changement de sexe auquel elle se prépare.

Car Lara est née Victor, et c’est pour lui permettre une transition du masculin vers le féminin que son père (excellent Arieh Worthalter) et son frère ont déménagé d’une ville à l’autre, changé d’école et de lieu de travail. Sa famille monoparentale l’accepte et la soutient, l’antagonisme est ailleurs…

Girl est une plongée intime dans le combat et la lutte intérieures et viscérales de Lara pour devenir celle qu’elle veut être: une fille. Mais pas n’importe laquelle: une danseuse étoile. Pour son premier film, le Gantois Lukas Dhont, âgé de 27 ans, a choisi de traiter de la quête d’identité d’une adolescente en transition à travers la métaphore visuelle de la danse classique, cette discipline de fer au cœur de laquelle sont placés le rapport au corps et au genre, dans laquelle Lara se jette, en âme éperdue.

Dans cette arène d’une exigence implacable, Lara exécute les chorégraphies imposées comme on retrouverait la respiration en sortant de la noyade: dans l’urgence. Car cette lutte relève de sa vie même, de son existence. Girl parvient à nous faire vivre le combat de Lara de l’intérieur, en nous faisant ressentir dans notre chair sa nécessité tyrannique, à travers des séquences d’une tension retenue terriblement puissante. Malgré quelques petites répétitions d’une scène à l’autre, nous sommes rapidement et très profondément pris et touchés par la lutte de Lara pour maîtriser son corps, exécuter les pas et les enchaînements. Elle est captée par une caméra à l’épaule mouvante qui ne la quitte jamais et nous maintient sans cesse au plus près d’elle, constamment liés à sa souffrance, dans une urgence absolue et l’interdiction de prendre du recul ou de respirer.

Moulée dans son justaucorps bleu clair qui laisse apparaître la carrure de son torse, masculin, malgré les hormones qu’elle ingère chaque jour, ses cheveux ramenés en chignon tiré, elle travaille d’arrache-pied dans ses ballerines roses, malgré les bleus et ses orteils en sang: elle veut tenir ses pointes, un exercice qui n’est pas demandé aux garçons et que Lara doit apprendre aux forceps, pour rester en compétition face à ses congénères et cruelles rivales, qui elles, ont commencé à s’entraîner à douze ans.

Et malgré tout, toujours, à chaque instant, la grâce: celle qu’une danseuse insuffle à chacun de ses gestes, celle qui régit son attitude, son port de tête, l’expression de son visage et jusqu’au contrôle de son souffle – une grâce née de la maîtrise de la douleur. Le staccato des violons, qui constituent la bande originale, accentue encore la tension de ces séquences, la rendant plus poignante et viscérale, si bien que nous nous retrouvons raides sur notre siège, en apnée, vivant en notre propre chair la souffrance et la lutte de cette adolescente qui se bat pour devenir elle-même. Et malgré tout, Lara est solaire, douce, souriante. Son conflit est intérieur, c’est en elle qu’a lieu l’ouragan.

Récompensé au festival de Cannes par la Caméra d’or et la Queer Palm, Girl révèle le talent, tout en profondeur, courage et finesse, du danseur Victor Polster qui, à quatorze ans seulement, livre une performance qui nous va droit au ventre et pour laquelle il a reçu le prix d’interprétation «Un certain regard».