Gentil? Ou juste sympa? / «Rafiki» de W. Kahiu et «I Feel Good» de G. Kervern et B. Delépine

Manfred Enery / Deux nouveaux films de factures et de registres différents sèment le trouble. Le cinéma, à l’ère de la mondialisation, serait-il formaté pour (dé)plaire partout et ne parler que le politiquement correct?

Rafiki, manifestement un film kényan, a été réalisé par une jeune cinéaste kényane, Wanuri Kahiu. La production affiche des apports néerlandais, français et allemands. L’anglais et le swahili animent les dialogues et les morceaux bien cadencés de la bande-son. Le titre original qui signifie en toute simplicité «amie» – selon le générique inaugural – sonne gaiement et s’avère parfait pour la distribution mondiale du film après que celui-ci a été placé en tête de gondole commerciale et artistique au dernier festival de Cannes. Le thème du scénario – le lesbianisme – et la totale interdiction du film au Kénya ont valorisé sa portée politique et aiguisé les envies de le voir coûte que coûte, comme s’il s’agissait d’accomplir un acte de solidarité par rapport aux deux amoureuses stigmatisées et harcelées par les hommes, les forces de police et les femmes hétéro-centrées vivant sous la coupe de mâles pétrifiés de mal-être.

Le second film – I Feel Good – malgré son titre anglais qui fleure bon le «globish», est résolument français, alors que Gustave Kervern et Benoît Delépine – Grolandais émérites – l’ont signé en dignes dézingueurs du libéralisme ambiant et en authentiques chantres des précarités socio-économiques. En sous-texte, on aime y déceler de la belgitude, ni sonnante ni trébuchante, mais juste redevable à la douce nature de Yolande Moreau, actrice belgo-normande, qui donne la réplique à l’oscarisé Jean Dujardin – qui renoue avec la pêche de sa période OSS 117. Des auteurs grolandais, on connaît les précédents longs-métrages – Mammuth ou Le Grand Soir – qui tous pourfendent les médiocrités intellectuelles des décideurs et les conformismes équivoques auxquels se soumettent les derniers de cordée, marginalisés dans le ruisseau de la pauvreté et du chômage coulant dans une communauté Emmaüs.

Si Rafiki peut «parler» aux publics de toute la planète, I Feel Good, malgré son titre, n’est pas en reste. Les scénarios ne sont guère simplistes. Le premier raconte une très douce «love story» contrariée par l’homophobie quasiment institutionnelle du Kénya; elle est par ailleurs faufilée par une nébuleuse intrigue politicienne, car les deux héroïnes ont des pères qui se battent pour emporter une élection locale à Nairobi. Mais le scénario n’en devient pas plus explosif pour autant. Le second s’attarde sur un «loser» en mules et peignoir, en quête pour devenir quelqu’un, à l’image de Bill Gates ou d’une quelconque star du football, plein aux as et délesté du bide; il se refait une santé chez sa frangine qui dirige la communauté Emmaüs dans laquelle il s’implique mollement, tout en préparant une grosse arnaque qui nous emmène dans des pays ex-communistes.

Les deux films fourmillent de mille empathiques petites trouvailles. Rafiki, par exemple, échappe au naturalisme misérabiliste qui marque quantité de films de dénonciation sociale d’inspiration africaine. La cinéaste avantage avec zèle ce qui relève juste d’un coloriage fluo surlignant objets et personnages, si bien que ça déborde de bons sentiments et qu’on s’éloigne du brûlot qui ne se contenterait pas simplement de pointer mollement l’homophobie meurtrière. Le film est ainsi récupéré sans problème par les fans des romances moulinées pour la culture «mainstream» et pour la planète boboïde, toujours sensibles aux discriminations de toutes sortes.

Pour I Feel Good, on est logé presque à la même enseigne. L’anti-super-héros habité par un Jean Dujardin déjanté se voit épaulé par sa généreuse sœur incarnée par une Yolande Moreau plus redoutable que d’habitude. Le scénario se traîne et, tout en lâchant le duo Dujardin-Moreau qui finit par surjouer, peine à affûter ses saillies subversives (macronisme frétillant ou communisme vintage). L’humour caustique, marque de fabrique de Delépine-Kervern, surnage au détour de quelques plans et régale sans outrance.

Comme s’il s’agissait de plaire à tout le monde et de ménager les hérauts de l’ultra-libéralisme, de produire du cinéma gentil et sympa, propice au ruissellement désiré par ses initiateurs à tout le moins mondialistes.