Frontières / Un monde d’incohérences

Jean Portante / En ce début 2018, plus que jamais, une incohérence systémique hante le monde, incompréhensible contradiction voulant qu’en matière de frontières, on dise et fasse deux choses qui s’excluent. Alors que dans l’infrastructure, dans l’économie donc, on «ultralibéralise» à outrance et permet aux flux financiers, aux capitaux et aux marchandises de sauter au-delà de toutes les barrières, au niveau de la superstructure, c’est-à-dire dans la sphère idéologique et politique, on parcellise, érige des murs, stoppe la circulation des personnes.

Les Etats, ayant perdu le contrôle de leur économie, s’acharnent, pour prendre leur revanche, contre leurs citoyens, les confinant à l’intérieur de frontières de plus en plus étroites, les divisant en communautés montées les unes contre les autres. Quand Trump dit qu’il veut restaurer la grandeur de l’Amérique, il s’enferme dans cette contradiction-là. L’Europe n’est pas en reste, elle qui s’est fortifiée à ses frontières extérieures, alors que pour jouer dans la cour des grands, elle sacrifie à la dérégulation planétaire de l’économie.

Elle fait même pire, l’Europe, puisque de plus en plus de voix de l’Union s’élèvent pour en revenir aux petites frontières entre les nations, sous prétexte qu’elles seraient plus facilement contrôlables en temps de menace terroriste dite permanente. Ce qui est faux puisque les accords de Schengen instituent ce qu’on a appelé une «douane volante», à savoir des contrôles pouvant être effectués partout sur les territoires. Contrairement à ce qu’on prétend, la frontière est devenue plus efficace, mobile qu’elle est, surgissant à n’importe quel moment n’importe où.

Cette poussée nationaliste, car c’est bien de cela qu’il s’agit, met à nu la société tout entière dans laquelle l’humain compte pour des prunes. Sous prétexte de vouloir protéger le citoyen derrière des frontières efficaces, on le livre en réalité à la concurrence globale, ce qui fragilise partout le travail, on trouvera toujours main-d’œuvre moins chère ailleurs. Tout un chacun est variable d’ajustement économique qui, quand il ne sert plus à rien, est mis à la poubelle sociale.

Or, si frontières il y a à mettre, c’est aux flux économiques, afin qu’ils reviennent sous le contrôle démocratique des Etats. C’est un des défis de la survie de l’humain dans les années à venir. Si l’on veut éviter de continuer de le réduire en esclavage économique, il faut dompter la machine économique. Défi qui redonne une chance aux partis politiques de gauche. S’ils ratent le coche, ils creusent leur tombe.