«Freud, un penseur de la modernité»

Propos recueillis par Daniel Salvatore Schiffer / Invitée par l’Institut français du Luxembourg, en partenariat avec la Société luxembourgeoise de psychiatrie, Elisabeth Roudinesco, historienne et psychanalyste, spécialiste de l’œuvre de Sigmund Freud, donnera ce jeudi 4 février (20.00h), à Neimënster, une conférence-débat sur l’héritage de la pensée de Freud. Entretien.

Le Jeudi: «Vous avez publié en 2014 « Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre »*. Qu’est-ce que ce livre apporte de nouveau par rapport à tout ce qui a déjà été dit ou écrit sur Freud?»

Elisabeth Roudinesco: «Des dizaines de biographies ont déjà été écrites, effectivement, sur Freud.
La première, parue en 1934, de son vivant, a été rédigée par son disciple Fritz Wittels, et la dernière, écrite par Peter Gay, date de 1988. Il y avait également eu les travaux monumentaux d’Ernest Jones, cependant très critiqués, dès 1970, par Henri F. Ellenberger et, dans son sillage, les recherches assez savantes de l’historiographie, comme celle d’Emilio Rodrigué. A cela s’ajoute l’œuvre, impressionnante tant qualitativement que quantitativement, traduite en une cinquantaine de langues, de Freud lui-même: une bonne vingtaine de volumes, plus de trois cents articles, un nombre incalculable de notes, et environ vingt mille lettres!
Tout cela sans compter les interventions diverses, les réflexions sur ses 160 patients et multiples entretiens, dont ceux effectués, dans les années 1950, par Kurt Eissler.
Il fallait donc bien, parmi toute cette masse de documents, parfois excellents et parfois exécrables, de débats souvent houleux et de polémiques entre les différentes écoles psychanalytiques, remettre de l’ordre: c’est donc ce à quoi, fidèle à un certain esprit scientifique, mais toujours accessible aux lecteurs, je me suis méthodiquement adonnée en mon dernier « Sigmund Freud ».»

Le Jeudi: «L’œuvre de Freud est tombée dans le domaine public en 2010 avec, donc, l’ouverture de ses archives consignées essentiellement à Washington et à Vienne…»

E. R.: «J’ai consulté, scrupuleusement, les textes encore non exploités. Cette entreprise, de longue haleine, m’a été facilitée par le fait qu’aucun historien français, contrairement aux chercheurs anglo-saxons, ne s’était encore aventuré sur ce terrain-là.
Je pense donc être, à ce niveau-là, la première psychanalyste française à avoir pris connaissance, en les étudiant de près, de ces documents: c’est donc aussi là que réside la nouveauté de cet ouvrage que je viens de consacrer à l’existence comme à l’œuvre de Freud, en son temps et dans le nôtre.»

Le Jeudi: «Pourriez-vous expliquer la dynamique et la teneur de ce « Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre »?»

E. R.: «J’y ai tenté d’exposer de manière critique, raisonnée et non hagiographique, la vie de Freud: la genèse de ses écrits, la révolution symbolique dont il fut l’artisan à l’aube de la Belle Epoque, les tourments pessimistes qui embrumèrent les années folles et, enfin, sa douleur face à la destruction de son entreprise intellectuelle par les dictatures politiques, elles-mêmes gangrenées par un antisémitisme – n’oublions pas que Freud était de culture juive, même si athée – aussi virulent que nauséabond.»

Le Jeudi: «Plus concrètement encore?»

E. R.: «Après des décennies de commentaires apologétiques et de dénonciations violentes, nous avons encore du mal, aujourd’hui, à savoir qui était vraiment Sigmund Freud, à le cerner sur le plan humain et à le circonscrire au niveau intellectuel: une aura de mystère, faite tour à tour, selon qu’on l’apprécie ou qu’on le déteste, de fantasmes et de légendes, de haines et d’incompréhensions, continue à entourer, à l’heure actuelle, cet être éminemment complexe, parfois contradictoire et souvent paradoxal aux yeux du commun des mortels, même si toujours, au fond, assez cohérent, pour qui le connaît mieux, avec lui-même.»

Le Jeudi: «Pourriez-vous développer?»

E. R.: «Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse, est d’abord un Viennois de la Belle Epoque, sujet de l’empire austro-hongrois, héritier de l’Aufklärung, les Lumières allemandes, depuis Kant jusqu’à Goethe, en passant par Hölderlin, Schiller, Heine ou Hofmannstahl, mais dépositaire également de la culture juive, où émergent notamment, au sein de ce que l’on appelait alors la « Mitteleuropa », des écrivains aussi talentueux que Franz Kafka, Joseph Roth, Arthur Schnitzler, Hermann Broch, Franz Werfel et, surtout, Stefan Zweig avec, notamment, ce livre phare, tragiquement lucide, qu’est « Le monde d’hier ». A cela s’ajoute son intérêt, tant sur le plan musical que psychanalytique, pour Gustave Mahler, grand compositeur post-romantique.»

Le Jeudi: «C’est d’ailleurs au sein d’un cénacle romantique que Freud élabora, avant de se détacher de cette entreprise collective, les premiers éléments de sa psychanalyse!»

E. R.: «Bien qu’il se soit alors tourné vers la science la plus rigoureuse de son temps, la physiologie, il était fasciné, à l’époque, par l’irrationnel, les sciences occultes et même, donc, l’interprétation des rêves, pratique essentielle au sein de la thérapie psychanalytique. De là à s’intéresser à l’inconscient, pivot central tout autant que thème majeur de la psychanalyse, il n’y a bien sûr qu’un pas, que Freud, on le comprendra, franchira ensuite, tout en le transposant sur un mode médical et clinique – en un mot, plus scientifique – tout naturellement.»

«Un « désillusionneur » de l’imaginaire»

Le Jeudi: «Pourquoi cette importance déterminante attribuée, dans la théorie psychanalytique freudienne, à l’inconscient?»

E. R.: «Freud pensait que ce qu’il découvrait dans l’inconscient anticipait ce qui arrivait, dans la réalité, aux hommes. Mais, en ce qui me concerne, j’ai choisi, au contraire, d’inverser cette proposition, montrant que ce que Freud crut ainsi découvrir n’était, en vérité, que le fruit d’une société, d’un environnement familial tout autant que d’une situation socio-politique, dont il interpréta magistralement, mieux que quiconque, le sens profond afin d’en faire, finalement, une production de l’inconscient.»

Le Jeudi: «Vous n’avez pas seulement reconstitué l’histoire de cet « homme illustre », vous y avez abordé également celle de ses patients: ce qui se révèle être, là, un tour de force…»

E. R.: «J’y ai abordé aussi l’histoire, nettement moins connue, de certains de ses patients, surtout lorsqu’ils menèrent une sorte de « vie parallèle », sans rapport, sinon de loin, avec l’exposé proprement dit, tel que Freud le relate dans ses annotations, de leur « cas » spécifique.»

Le Jeudi: «Comment décrire succinctement un être aussi complexe que Freud? Quel est, au regard de l’histoire de la psychologie humaine, son apport principal?»

E. R.: «Mon livre est le récit d’un homme à la fois ambitieux et complexe. Ce fut, sur le plan philosophique et artistique, un penseur de la modernité, mais aussi, à l’échelon politique et idéologique, un conservateur éclairé, qui chercha à libérer le sexe afin de mieux le contrôler. Ce fut aussi un formidable déchiffreur d’énigmes, un « désillusionneur » de l’imaginaire et un dynamiteur des certitudes de la conscience. Il fut, par son cosmopolitisme, un « déconstructeur » des identités communautaires, y compris de la tradition judaïque, mais, en même temps, un héritier du romantisme allemand tout autant que de la tragédie grecque et du théâtre shakespearien. Il fut également un observateur attentif du monde animal: il était entouré de chiens, qu’il affectionnait. Mais il fut aussi un bon père de famille et, surtout, un grand ami des femmes, qu’il contribua grandement à émanciper, dans la foulée de la critique nietzschéenne et de sa « transmutation des valeurs », du joug de la morale chrétienne comme des lois de la société bourgeoise. Notre modernité lui doit donc énormément: son héritage est immense!»

* Prix Décembre et Prix des Libraires 2014.

PARTAGER
Article précédentDu pouvoir
Article suivantSerment et foi jurée

AUCUN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE