Frank Feitler et Tom Leick, portraits croisés

Propos recueillis par Marie-Anne Lorge / Frank Feitler et Tom Leick, portraits croisés

C’est le cœur léger que Frank Feitler, directeur du Grand Théâtre, part à la retraite (le 30 juin).

Tom Leick reprend le flambeau tout en souplesse. Discussion entre amis.

Vous dites «retraite», et hop, Frank
Feitler, qui a chapeauté les deux théâtres de la Ville de Luxembourg – le Grand Théâtre depuis 2001 et le Théâtre des Capucins dès 2011, succédant ainsi à Marc Olinger – vous offre son plus grand sourire. «Je n’ai pas de plan de retraite. J’ai développé énormément de contacts humains, je ne peux pas les oublier, donc, la retraite ce n’est pas la mort.»

Mais si large sourire il y a, c’est la rançon du travail accompli, c’est aussi le symptôme (contagieux) de l’apaisement… eu égard à une succession quasi «naturelle», entre le mentor Frank, et son dauphin Tom Leick, comédien (formé au Drama Centre London), actif dans le bureau de production du Grand Théâtre «depuis 2004, à plein temps depuis 2008».

«Le point d’accroche fut la langue» – Tom en parle cinq. Frank est plutôt germanophone, Tom est rompu au théâtre anglais. «L’une des premières tâches que je lui ai confiées, c’était de gérer un opéra. Or, l’opéra, c’est une hiérarchie, c’est compliqué. Et c’est un contrôle rigoureux du budget. Et j’ai vu que Tom était un excellent organisateur, je l’ai donc encouragé à suivre un master en management (dont Tom sort diplômé en 2012).»

«Je laisse à Tom un théâtre qui marche», dit Frank. «Je ne pense donc pas qu’il faille tout changer», répond Tom, «j’ai des affinités différentes, donc certaines choses seront sans doute différentes, mais ce n’est pas dans cet esprit-là que je reprends le théâtre… qui a un public curieux, attentif, chaleureux et hétéroclite, avec 70% d’étrangers». En tout cas, le premier chantier de Tom Leick, c’est/ce sera la formation des jeunes: «les inciter à apprendre les métiers de la scène comme la scénographie, l’assistanat ou l’éclairage».490_0008_14208352_Tom_Leick

Sacrés rêveurs

Tous deux sont nés au printemps – Frank le 9 mai 1950, Tom le 12 avril 1970 –, mais si le premier (qui fut prof de lettres allemandes et de philo pendant dix ans) rêvait de tout sauf d’être comédien, le second a traversé la Manche pour mieux le devenir. En tout cas, l’un et l’autre ont quitté (le) Luxembourg – Frank pour l’Allemagne ou la Suisse (dixit la «Suisse Connection», avec notamment Steve Karier, Frank Hoffmann) et Tom pour l’Angleterre – pour mieux y revenir. Sans oublier de rêver?
Tom Leick: «Je voulais être acteur. Parcours contrarié – j’ai même, un temps, ouvert une blanchisserie. Bref, d’un jour à l’autre, je suis donc parti à Londres, où le rêve est revenu. Et désormais, je suis employé. Mais je ne regrette rien. La rencontre avec Frank a changé le cours de ma vie. Jamais je n’aurais pu surmonter les obstacles que Frank a connus. Et, aujourd’hui, à la tête du Grand Théâtre, il y a une place pour le rêve: j’ai l’occasion de réaliser… les rêves des autres.»

 

Et Frank Feitler, est-il un rêveur?

 
Frank Feitler: «Petit garçon, je voulais devenir saint Nicolas, puis prêtre, ensuite, à 17 ans, j’ai voulu rejoindre Che Guevara pour la guérilla. Pendant mes études, j’ai été influencé par Kant, ensuite par les stoïciens. Je suis devenu un rêveur à la mort de mon père – j’avais dix ans: ce fut le premier contact négatif avec la réalité.

J’ai pris la fuite dans la littérature, dans le cinéma surtout – j’aimais les westerns, les films de guerre, les films de Jerry Lewis aussi. Donc, jamais je n’ai eu un rêve de comédien. En tout cas, sur scène, je faisais toutes les fautes que je reprochais aux autres… Quand je suis arrivé au Grand Théâtre, lequel était fermé depuis cinq saisons, j’ai eu pour mission, du pouvoir public, d’établir Luxembourg sur une carte européenne, avec un budget assorti.

Et là, à la direction, la réalité étant administrative, il faut rêver et essayer de réaliser les rêves.

J’ai eu beaucoup de moments d’extrême satisfaction, dont rencontrer des gens et… persuader les autorités de donner de l’argent! Ceci dit, mon meilleur souvenir n’est pas lié au Grand Théâtre.»
Et qu’en est-il des souvenirs non pas liés à un lieu mais à des artistes, des auteurs, des spectacles, révélateurs ou fondateurs?
F. F.: «Il y a eu Beckett. Je me souviens de Fin de partie, avec Philippe Noesen, c’était très impressionnant – moi, je n’aurais jamais osé mettre en scène Beckett. Et il y a Pina Bausch, qui n’a pas seulement changé la danse mais aussi le théâtre. Il y a aussi les textes de Shakespeare et de Heiner Müller, mon mentor.»

«Je veux être un brise-larmes»

Toute la trajectoire de Frank Feitler – qui est une force tranquille, où l’humour bataille avec l’esprit critique – a toujours eu maille à partir avec le texte. Dramaturge, scénariste et metteur en scène, ça fait beaucoup pour un seul homme?
F. F.: «L’écriture est venue avec les études. Mais ce qui m’importe, et que j’ai cherché à moderniser, c’est surtout la dramaturgie – qui est une institution allemande –, et ça, ça se fait ensemble avec un metteur en scène.

Quant au cinéma, son goût m’est venu à 10 ans, lors de mon déménagement de Betzdorf à Esch-sur-Alzette, où, à l’époque, il y avait encore six cinémas: c’était une façon de fuir la réalité. En fait, j’ai vécu tout cela sans grande réflexion – (NDLR: en 1996, Frank Feitler cofonda tout de même la société de production Red Lion).

Même quand je fais de la mise en scène, je ne me sens pas metteur en scène; je suis plutôt un bon arrangeur, et je raconte aux gens ce que je vois. C’est en collaborant avec des acteurs que tu développes des idées, c’est du donnant-donnant.»
Vous considérez le théâtre comme un endroit expérimental; aussi, vous avez ranimé le théâtre populaire…
F. F.: «Les germanophones ont une autre approche du théâtre, du « comment il est structuré ». Mais, oui, le théâtre est populaire, il s’adresse à tout le monde, j’en suis sûr, même l’opéra, à condition d’avoir envie de découvrir: il faut une certaine intelligence émotionnelle.»

T. L.: «Je ne sais pas pourquoi on dit que ce mot, populaire, est péjoratif…»
Mais restons en-là, «si on savait ce qu’est le théâtre, on ne le ferait plus», dit Frank. Qui aime la mer. Ou, plutôt, «j’aime les navires, j’aime les regarder passer, et citer Brel, « je veux être un brise-larmes pour ceux que j’aime ». Je suis un romantique, même un peu kitsch». Quant à Tom, il se dit citadin, «parce que l’on peut sombrer dans l’anonymat dans une grande ville, et c’est appréciable pour un jeune homosexuel, sans compter que la ville offre tous les outils…».

Frank aime l’hiver – «avec de la neige si possible, qui recouvre tout» –, Tom préfère l’automne. Et quand Frank préfère le bleu – «tous les bleus» –, Tom se plaît dans le rouge, «celui de la passion» – et puis, «on souligne toujours les fautes en rouge!». Tom adore les plats mijotés, et Frank trouve reposant de faire la cuisine. Frank voyage d’abord dans sa tête, alors que Tom aime découvrir d’autres villes, tout en avouant qu’«au théâtre, on voyage tous les jours».

Gros lecteur, dévorant romans policiers et auteurs américains, comme Jim Harrison, «un raconteur d’histoires», Frank a une maxime – «Les chiens aboient, la caravane passe» – et un florilège de phrases cultes puisées autant chez Kant – «l’homme a depuis longtemps atteint le but qu’il n’atteindra jamais» – que chez Guy Bedos – «le roseau pensant, inconsolable et gai». Et Frank Feitler tient du roseau…