France/ »Gilets jaunes »: regards croisés sur six mois de mobilisation

Ils sont policier ou « black bloc », manifestant ou « street medic » et le mouvement des « gilets jaunes » a changé leur vie en six mois.

« Ces six mois, c’est un +triste anniversaire+. On n’a pas eu ce qu’on attendait et on ne se leurre plus. On s’est rendu compte qu’il ne fallait pas rêver, tout le monde ne va pas se retrouver demain avec 200 ou 300 euros de plus, avec la fierté de vivre de son travail. Ce ne sont pas des choses qui se font du jour au lendemain et c’est pas la France qui va pouvoir changer ça seule. En six mois, c’est tout l’investissement personnel qui a changé.

C’est une longue période pendant laquelle on met un peu de côté ce qui nous était propre pour regarder plus l’autre, le voisin, les gens qu’on a pu rencontrer sur les ronds-points, les assemblées, les réseaux sociaux. J’ai toujours fait attention un petit peu à mon mode de consommation, maintenant je fais beaucoup plus attention, il y a des projets, des idées de jardins partagés, etc. » « La hausse des carburants, on la subit tous. Donc au début, on adhérait tous un peu à cette cause: il ne faut pas croire que les policiers ne sont pas touchés par ce que vit la population. D’ailleurs, au début du mouvement, on entendait +les policiers avec nous+. Mais au fur et à mesure, les forces de l’ordre ont été pointées du doigt. Et à la fin, les mêmes personnes nous insultent. C’est triste. Puis on a vu arriver la violence, mais on ne pensait pas qu’elle serait si forte. En allant travailler un samedi de gilets jaunes, on ne pensait pas qu’on risquerait notre vie. Parce qu’on la risque vraiment, que ce soit par les armes à destination, les cocktails Molotov…. On a quand même reçu des pièces métalliques sur le haut du crâne, des boules de pétanque, de golf lancées avec des raquettes. Ca a un impact énorme: déjà physiquement, on est fatigué.

Le mouvement est énergivore, c’est épuisant. Et psychologiquement, on doit être a l’affût de tout, c’est épuisant nerveusement. Surtout quand on est statique, que l’on reçoit des insultes, il y a une frustration qui monte. Ca joue sur l’entourage aussi. Quand ils savent que je travaille, ils restent accrochés à la télévision et attendent mon appel pour vérifier que je n’ai rien eu. C’est l’uniforme qui est visé, mais derrière l’uniforme on est des hommes et des femmes comme tout le monde. On a une certaine carapace en tant que policiers, quand le boulot est fini on essaye de souffler, c’est important cette frontière. Mais là, clairement, ça prend le pas sur notre vie personnelle. » « Les gilets jaunes, je regardais ça un peu de loin au début, parce que c’est vrai que ce ne sont pas des revendications qui sont habituelles dans le mouvement.

Le 24 novembre, on avait prévu d’aller à la manifestation sur les Champs-Elysées. Et là, j’ai été effaré: il y avait des pères de famille qui brûlaient des poubelles, jetaient des pavés, c’était dingue. Et deux mois plus tard, on entendait des slogans anti-police et anticapitalistes dans les manifs.

Ce qui a changé, aussi, c’est que les policiers sont beaucoup plus violents, et ça, ça montre le vrai visage de l’Etat: le pouvoir ne semble pas accepter l’opposition de la rue. De mon point de vue, depuis le 17 novembre, c’est un succès. Avec les gilets jaunes, on est presque devenu une force d’opposition politique. D’un point de vue personnel, ça n’a pas changé grand-chose dans ma vie, mais j’ai vu naître des liens forts entre les +gilets jaunes+ ». « Le 24 novembre, j’étais venu manifester avec une petite trousse de secours personnelle: elle s’est vidée en 10 minutes.  Alors la fois d’après, j’ai demandé à quelques +medics+ si je pouvais les suivre pour apprendre. Ils m’ont +formé+ sur le terrain aux soins d’urgence en manif. J’ai vu des gens qui ne savaient pas manifester, qui couraient dans tous les sens, se retrouvaient exposés très, très longtemps aux gaz, des personnes âgées qui tombaient… Puis on s’aguerrit: on se fait taper dessus, du coup on n’a plus le même rapport à la violence. Avant, quand ils nous gazaient, on trouvait pas ça normal. Maintenant, on dit +bon, c’est que du gaz+. On a un peu l’impression d’avoir fait un +bac pro+ manif. C’est compliqué d’aller en manif et d’avoir une vie à côté. Si je compte le temps passé à préparer, les manifs ça prend trois jours de ma semaine. Ca laisse pas beaucoup de temps pour les gens qui ne sont pas militants… J’ai perdu contact avec pas mal de gens. »

« A la première manifestation à Bordeaux, c’était un peu bordélique, on a fait quatre fois le tour de la rocade avec les gilets jaunes. Je me suis dit qu’un vrai mouvement se mettait en place. Puis le 8 décembre, c’était guerilla urbaine. Je me suis acheté un casque, un masque pour les yeux… Dans les cortèges, au début il y avait une sorte de pression, j’ai vu des journalistes se faire éjecter des cortèges. Les gens t’insultent mais en fait ils sont 10 à faire les chauds, avec les autres, il n’y a aucun problème. Les forces de l’ordre, très rapidement on a senti que ça les embêtait qu’on soit là. Au début, j’allais près d’eux pour travailler. Mais je me suis fait exploser mon objectif par un tir de +flashball+, à partir de là, j’ai pris plus de précautions. Je pensais pouvoir travailler tranquillement sur des manifs en France, mais en fait certaines forces de l’ordre ne respectent pas les journalistes. T’as l’impression d’être un manifestant sauf que t’as un appareil. Du coup, même avec l’habitude, le vendredi, t’as une boule au ventre qui monte. » (*) Les prénoms ont été modifiés.