Fragments de vie /«Orpheline» d’Arnaud des Pallières

Bien que l'on plonge de plus en plus loin dans le passé du personnage principal, on n'y trouvera jamais de clé passe-partout qui ouvrirait toutes les portes (avec Adèle Exarchopoulos sur la photo)

Arnaud des Pallières dresse un portrait d’une femme à quatre périodes de sa vie, avec quatre actrices parfaites.

Orpheline commence par des portes de prison qui s’ouvrent et se referment, et par une jeune femme en jogging qui se prépare à retrouver sa liberté. Une fois qu’elle a quitté le centre pénitentiaire, le spectateur découvre Tara (Gemma Arterton), une jeune femme élégante, et il comprend immédiatement qu’elle a dû passer une période importante derrière les barreaux. Parallèlement nous est présentée Renée (Adèle Haenel), presque la trentaine, qui est directrice d’école et attend son premier enfant. La rencontre entre les deux femmes est très électrique, et il devient vite clair qu’elles doivent avoir un passé commun auquel l’incarcération de Tara, pendant sept ans, n’est pas étrangère. Et c’est le premier segment du film qui nous narrera cet épisode qui aura valu la peine d’emprisonnement à Tara.

Dans ce premier flashback, Renée se faisait encore appeler Sandra et son personnage à vingt ans y est interprété par Adèle Exarchopoulos. Il est vrai qu’il faut quelques scènes pour comprendre et accepter cet artifice, d’autant qu’on était habitué dernièrement à voir des actrices et acteurs s’évertuer à vouloir couvrir des périodes de plus de quarante ans du même personnage, à renfort de maquillage et de techniques Actor’s Studio. Le premier «épisode», avec son intrigue de magouilles et ses personnages pas très nets dans le milieu des courses hippiques, a des allures de thriller psychologique et de film noir, et se termine évidemment par l’événement qui séparera de force les deux femmes. Au moment où l’on retrouve Renée/Adèle Haenel au présent, on n’est plus du tout étonné par le changement de comédienne, et l’on comprend le choix du réalisateur pour souligner les personnalités très différentes de son personnage à différentes époques.

Forte ambiguïté

Dans le deuxième flashback, nous retournons plus loin en arrière, et retrouvons la protagoniste à l’âge de treize ans. Cette fois c’est Solène Rigot qui interprète Karine, la jeune adolescente fougueuse qui arrête le lycée et fait des expériences sexuelles précoces. Et de nouveau ce n’est pas la (faible) différence d’âge qui aurait nécessité un changement d’actrice. Dans le troisième et ultime flashback, Karine/Kiki a dix ans, et la jeune enfant y est le témoin d’un drame qui va contribuer à sa séparation d’avec sa famille et en faire l’«orpheline» qui donnera, entre autres, son titre au film. Mais il ne faut pas croire que la construction a priori compliquée et déconcertante de l’histoire d’Arnaud des Pallières et de sa coscénariste, Christelle Berthevas, va aboutir à un dénouement simple, qui nous expliquera par les éléments du passé une situation présente. L’intelligence du film se trouve justement dans le fait que, bien qu’on plonge de plus en plus loin dans le passé du personnage principal, on n’y trouve jamais de clé passe-partout qui ouvrirait toutes les portes. Le cinéaste laisse au spectateur beaucoup de marge d’interprétation, tout en cultivant une forte ambiguïté par rapport à sa façon de présenter la protagoniste, notamment dans ses relations avec les hommes, presque toujours plus âgés qu’elle. Il ne la juge à aucun moment, pas plus que ces autres personnages, ce que d’aucuns pourraient reprocher au film et à son réalisateur, parce qu’à la fin, on ne leur soumet pas de morale ou de bons sentiments prédigérés. Dans le même registre, certains regretteront certainement qu’il n’y ait pas assez de profondeur dans les personnages et leurs motivations, et que techniquement le film soit trop bien filmé, trop parfaitement interprété et généralement trop joli à regarder pour être «honnête».

Dans la toute dernière partie du film, nous retrouvons Karine/Renée là ou nous l’avions connue au début: enceinte et impliquée dans une affaire criminelle. Pour elle, il n’y a pas de happy-end à l’eau de rose hollywoodienne possible, mais au moins c’est elle-même qui choisira l’issue, tout en créant la possibilité d’un Orpheline 2.

Misch Bervard