Fragilité / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / Depuis le Conseil européen du vendredi de la semaine passée, le prix à payer en Europe pour éviter que les fachos ne s’installent à demeure sera de faire une forteresse gardée par une «Border Patrol», le Frontex, qui ferait honneur à Trump. Maintenant que s’en mêle le très Bavarois Horst Seehofer (CSU), plus proche de l’extrême droite que du conservatisme raisonné de la CDU, l’on rajoutera des camps à la frontière austro-bavaroise. Qu’un parti régional de 140.000 membres, mené par une escouade de politicards réactionnaires, puisse mettre en danger une dernière tentative de renouer les liens distendus entre des nations européennes que plus grand-chose ne semble unir, voilà un constat amer.

D’autant plus amer si l’on parcourt quelques éléments des conclusions du Conseil européen, où il est exclusivement question d’endiguer des flux, de veiller à ce que les anciennes routes de réfugiés restent fermées, d’empêcher que des nouvelles ne s’ouvrent, de renforcer les frontières extérieures et d’enjoindre aux navires de secours des ONG de respecter les consignes des garde-côtes libyens. Bref, d’envoyer un maximum de désespérés à la mort.

Même sans la fronde des Bavarois de la CSU qui, historiquement parlant, ne se sont jamais distingués par leur penchants démocratiques, le prix humanitaire à payer est sans doute très élevé, mais le mal est moindre. Une Europe tombée entre les mains des Viktor Orban, des Sebastian Kurz et autres Horst Seehofer ne se contenterait pas de renvoyer les migrants, mais tirerait sur eux. Ce qui me fait penser – toutes proportions gardées – au dilemme français au moment de l’élection présidentielle d’avril dernier. Fallait-il voter pour un homme bêcheur et arrogant, Macron – dont on pouvait soupçonner les sympathies pour les nantis et le mépris pour ceux dans le besoin –, pour empêcher que n’arrive au pouvoir une Le Pen? Pour moi, non-Français mais intéressé par les malheurs de nos voisins, la réponse était certainement oui! Il restait à espérer que Macron réussisse à vaincre son naturel élitiste et qu’il fasse de son mieux pour se donner une chance d’assécher les marigots fascistoïdes des Hauts-de-France et de la région PACA.

Selon un auteur que j’apprécie – Nassim Nicholas Taleb –, la fragilité et le désordre des systèmes sociaux et économiques sont dans beaucoup de cas bénéfiques pour un équilibre au long cours. «Une bombe à retardement appelée stabilité» est le titre d’un chapitre d’un de ses livres. A titre d’exemple, Taleb cite comme un danger la longue période de paix en Europe (une cocotte-minute sous pression) qui a précédé le presque suicide collectif de l’Occident qui a débuté avec la Grande Guerre et s’est poursuivi, après une trêve d’une vingtaine d’années, avec la Seconde Guerre mondiale. Perçues dans une perspective d’une telle ampleur, les actions du Bavarois Horst Seehofer, ennemi mortel de Merkel, feraient œuvre d’hygiène publique en fichant le bordel en Allemagne. Disant ce que je viens de dire, une pensée terrible me vient: en spéculant sur cette éventualité, ferais-je le jeu de la fachosphère?