Fichu temps

Marie-Anne Lorgé / Si la nature a horreur du vide (selon Aristote), le commerce aussi. Sitôt les cris d’horreur d’Halloween étouffés, voilà que le père Noël rapplique, avec ses grelots. Pas le temps d’écouter les patates claquer dans une poêle avec du thym, ni d’ailleurs de prendre la juste mesure des biles et

périls du monde (déjà que «la force verbale de la plus grande puissance du monde s’exprime en tweets débiles»), ni surtout de suivre les traces d’un hérisson dans la boue, un beau matin.

En tout cas, ledit matin est désormais frileux, les toits des campagnes ressortent leurs écharpes de fumée…. en se fichant de l’heure exacte. Au grand dam de notre

horloge sociale, qui, elle, s’accélère – affolant notre montre qui ne dit rien du temps vécu. Pas question non plus de changer le système – ce

calendrier grégorien qui fait de Jésus le grand chronomètre du monde –, au risque de perdre la boussole.

Sinon, on peut encore se fier à son estomac. A condition de s’éloigner de la circonstance banale du repas – ou des banalités météorologiques qui l’accompagnent – pour se rapprocher, par surimpression de souvenirs (silhouettes ou noms), de ce qui transforme une tablée en chœur lent: certains soirs, le lien est à ce point sensible que «le

velours glisse entre les voix comme si les étoiles s’allumaient dans nos gorges» (Y. Haenel, Médicis 2017).