Le feu et les cendres /«Ash Is Purest White» de Jia Zhangkeet «Tel Aviv on Fire» de Sameh Zoabi

Manfred Enery et Amélie Vrla / C’est assurément le grand cinéaste de la Chine. Son douzième film, Ash Is Purest White, est chinois jusqu’à la moelle avec les pigments occidentaux de mondialiste convenance – dont une jubilatoire séquence dans une boîte de nuit où ça se trémousse sur un tube des Village People. Jia Zhangke nous immerge dans la Chine profonde, à Datong, trépidante ville minière en phase de désindustrialisation, à mi-chemin de la capitale, Pékin, et de la lointaine Mongolie. Au détour d’une ample chronologie narrative, nous menant de 2001 jusqu’en 2016, il nous égare du côté du barrage des Trois-Gorges du Yang Tsé, cadre du magnifique Still Life (2006), le cinquième film de Zhangke.

A Datong sévit une redoutable mafia locale d’où émerge un couple diablement romanesque. Qiao (incarnée par Zhao Tao, l’épouse de Jia Zhangke) règne sur ce monde interlope bourré de testostérone et son séduisant compagnon Bin (Liao Fan) tire toutes les ficelles, jusqu’au jour où il se voit estropié par une bande rivale. Ash Is Purest White, en cette première partie aux discrètes césures, nous embarque dans un vrai roman noir qui s’inscrit dans une trame socio-économique (précarité, pègre et charité…), pour glisser dans une épopée humaniste mâtinée de mélodrame sans pathos. Le film, en un peu plus de cent quarante minutes, se déploie ainsi, entrelardant le portrait d’une femme impériale et l’évolution d’un pays fragilisé par la crise sociale et le capitalisme sauvage. Qiao en est la figure essentielle, traversant le temps tel un vertige au ralenti, faisant fi de l’irréparable outrage des ans et passant de son aura de femme flouée à son lustre de poignante générosité, si bien que le film est autant le portrait brisé d’un couple insaisissable que le tableau fissuré d’un pays en délicate bascule économique.

De la Chine nous passerons au Moyen-Orient, avec une production luxembourgeoise, présentée à la Mostra de Venise en 2018, et qui vient de démarrer ce 3 avril au Grand-Duché comme en France.

Les premières images apparaissent et l’on tremble: lumière digne du pire spot publicitaire, musique soulignant le moindre semblant d’émotion, surjeu des acteurs… Mais la caméra recule, et nous respirons en découvrant un studio, des techniciens et donc, la mise en abyme: nous sommes sur le tournage de Tel-Aviv on Fire, la série-TV culte regardée en Israël comme en Palestine. Salam, neveu du producteur, vient d’être nommé nouvel assistant chargé de vérifier les dialogues en hébreu. La série suit en effet le destin de Manal/Rachel, une espionne palestinienne qui prétend tomber amoureuse d’un général israélien. C’est la star Tala (Lubna Azabal, très à l’aise dans la comédie à plusieurs niveaux d’interprétation) qui incarne cette héroïne pour laquelle la ménagère de moins de 50 ans se passionne, à Jérusalem comme à Ramallah. C’est précisément pour circuler entre ces deux villes, son domicile et son lieu de travail, que Salam doit franchir chaque jour un check-point. Arrêté par l’officier israélien Assi, il se vante d’être le scénariste de la série, ignorant que la femme d’Assi regarde religieusement le feuilleton. Soucieux de prouver son pouvoir à sa femme, Assi décide alors d’imposer à Salam une nouvelle fin plus à son goût. Réalisé par le cinéaste arabe israélien Sameh Zoabi, porté par une équipe technique luxembourgeoise et coproduit par Samsa Films, Tel-Aviv on Fire a été tourné en grande majorité dans les studios de Filmland à Kehlen. Il rappelle l’excellent No Man’s Land de Danis Tanovic par sa capacité à traiter, dans un minimum de décors et à travers une comédie habile et fine, d’un sujet délicat s’il en est – le conflit israélo-palestinien. Très bien écrit, le film ravit le spectateur qui s’abandonne avec un véritable plaisir à ce divertissement drôle et intelligent. A la Mostra de Venise, il a reçu le prix du meilleur acteur dans la section Orrizonti pour Kais Nashef, dont le flegme charme et réjouit. Une réussite!