Il faut bannir Facebook… / DISSONANCES

Jean-Louis Schlesser / … parce que dans une société non totalitaire, il n’y a sans doute pas moyen de l’interdire. En revanche, on peut essayer de marginaliser Facebook, comme on le fait avec le tabagisme dont on restreint les méfaits en interdisant la vente de tabac aux jeunes, en défendant de fumer à certains endroits, en augmentant le prix du paquet, en rendant sensible aux conséquences médicales. Le tabac restreint certaines de vos facultés mentales et physiques et réduit avec certitude le temps que vous allez passer en bonne santé sur terre. L’abus de médias «sociaux» – Facebook, Snapchat, Instagram et compagnie – et l’addiction au smartphone empiètent sur votre vie sociale, la rendent plus terne, chambardent de façon malsaine votre emploi du temps, vous éloignent des réalités, restreignent vos capacités cognitives, empêchent que vous vous focalisiez sur un sujet et vous rendent triste et vulnérable.

Les gens qui disent cela ne sont pas des imbéciles réactionnaires qui n’aiment rien de plus que leur téléphone à cadran vissé au mur. Ce sont des membres du sérail de la Silicon Valley, des ingénieurs, des geeks qui ont participé au développement de ces applications et qui sont devenus des milliardaires. Vous avez Sean Parker, qui est le maître d’ouvrage du basculement de Facebook d’une start-up de campus universitaire vers un géant technologique. Etant un ancien hacker lui-même, il s’était rendu compte du potentiel de Facebook du fait que l’application s’engouffrait dans une faille psychologique apparente chez nous tous. Parker est devenu un critique virulent des médias «sociaux».

Un autre objecteur de conscience de la scène, ancien responsable de haut niveau, s’appelle Justin Rosenstein. Justin a fignolé le système d’exploitation de son laptop pour bloquer le site Reddit, un intégrateur de flux de médias «sociaux» et il s’est exclu lui-même de Snapchat. Sur son nouvel iPhone, il a installé un dispositif qui l’empêche de télécharger toute nouvelle application. Il me fait penser à un alcoolique ou un héroïnomane qui, désespéré, développe des stratagèmes voués à l’échec pour ne pas replonger. J’oubliais de vous dire: Justin est l’inventeur du «Like» de Facebook, le plus puissant des validateurs sociaux, comparable, paraît-il, à un shoot pour un addict à une drogue dure. Et gratuit en plus. Une boulette de horse à 2 euros, quoi.

L’université de Chicago, au cours d’une enquête sur la dépendance au smartphone, a conclu qu’un appareil même éteint mais disponible pour les personnes examinées réduit leurs capacités cognitives.

Au début du développement des applications, dit Sean Parker, l’objectif était de capter un maximum d’attention des utilisateurs pour le laps de temps le plus long possible. Toutes les applications répondent à ce souci et en tirent un résultat économique chiffrable en milliards. Tous les geeks sans culture, sans éthique, vivant dans un monde déshistorisé se rendent-ils compte que des phénomènes comme l’élection de Trump, le Brexit, le règne des fake news n’auraient pas été possibles sans le rôle néfaste de leurs inventions? Savent-ils de quoi seront faits, mentalement, les jeunes, une fois devenus adultes, qui ont vécu ce monde de médias asociaux factices et sans consistance fait de manipulations et de mensonges?