Fausses routes / Spots

Il ne faut pas louer un homme avant sa mort», lit-on dans l’Ecclésiaste. Ni le vouer aux gémonies, aimerait-on ajouter. Ce mois-ci, le politicien allemand Heiner Geißler nous a quittés. Celui qui avait été dans les dernières années de la Guerre froide le pourfendeur de la gauche et des adversaires du réarmement de l’OTAN, l’âme damnée du chancelier Kohl, était devenu au fil du temps un des adversaires les plus résolus de l’ultralibéralisme et du capitalisme sauvage, allant jusqu’à adhérer au mouvement
ATTAC et passant à la fin de sa vie dans cette Allemagne recomposée pour un véritable sage indigné, oxymore si rare de nos jours.

Beaucoup d’autres sont allés dans le sens contraire. Du pacifiste des années 30 Pierre Laval, inventeur de la collaboration avec le régime nazi, au résistant communiste Roger Garaudy, terminant comme apôtre du négationnisme, de Boris Eltsine, juché sur son char et défendant la liberté contre les putschistes du 19 août 1991, avant de solder l’Union soviétique aux oligarques, au Prix Nobel Aung San Suu Kyi, figure emblématique de la démocratie s’il en est, qui aujourd’hui ferme les yeux sur le sort des Rohingyas, la liste de ceux qui ont fait «fausse route» est interminable.

Chez nous, tel défenseur il y a quarante ans d’une société plus juste et des droits des plus humbles a glissé vers le racisme et la xénophobie, tel autre, qui allait dans les années 80 porter devant les juges de Strasbourg une plainte contre un gouvernement généralisant les écoutes téléphoniques, s’est mué en protagoniste de l’état d’urgence.

Décidément si le passé n’empêche pas le rachat, il n’est jamais non plus garant de l’avenir. Tout porte d’ailleurs à croire qu’il vaut mieux se tromper quand on est jeune et passer sa vie à rattraper ses erreurs que de se laisser aller à détruire sur le tard l’œuvre d’une vie.

Un «petit con» peut devenir un grand homme en fin de compte et faire oublier ses bêtises de jeunesse, tandis qu’un «vieux con» assis sur les ruines de son existence offre un spectacle qui décourage les meilleures volontés.

La clef d’une vie réussie réside, comme le préconise si bien Descartes, dans le bon usage de ses passions. Les étouffer est illusoire, mieux vaut les écouter – ce qui ne veut pas dire qu’il faille les suivre, mais qu’on peut en apprendre ce qu’elles nous enseignent du monde.

Le combat pour la démocratie, pour l’Etat de droit et pour les droits de l’Homme est un combat quotidien.

Extérieur en raison des défis renouvelés qu’apporte l’actualité, mais surtout intérieur, parce qu’il ne suffit pas de connaître les principes qui gouvernent notre société démocratique, il faut aussi les renforcer sans cesse, par une réflexion critique à l’épreuve de nos passions, y adhérer de manière intelligente, et les faire vivre, parfois même en dépit de son propre vécu et de ses déceptions, sans succomber au regard des autres, approbateur ou réprobateur.

Claude Weber

Ligue des droits de l’Homme