Fausses nouvelles, grand péril

Les «fake news» marqueront-elles notre perte?Le thème remue-méninges de «Feed your brain now»

Thierry Nelissen / Joute oratoire entre l’Uni.lu et la Miami University.

Savoir soutenir tout et son contraire, c’est l’esprit de «Feed your brain now» («Nourris ton cerveau maintenant»), joute rhétorique entre étudiants de l’Uni.lu et de la Miami University, placés sous coaching du Tageblatt et du Jeudi. Si le thème de la confrontation est connu de longue date par les équipes de trois étudiants, celles-ci ne savent pas quelle position elles devront adopter, jusqu’à une minute du match.

Pour la troisième rencontre du genre, ce 15 novembre à Belval, la question est: «Les fake news signifieront-elles notre perte?» Le sort décide que c’est l’Uni (Jesse Ludgin, Arjana Gjeta et Enno von Ficks) qui devra défendre l’affirmative, alors que la Miami University (Evan Cook, Darby Galligher et Reid Rapp) aura la tâche de rassurer en prenant le pli contraire.

Comme le fait remarquer François Carbon (Uni), «les fake news sont une expression qu’on n’utilisait pas il y a dix-huit mois, et elles ont envahi notre quotidien».

Pour l’équipe de l’Uni, préparée par Dhiraj Sabbarwal, il n’y a pas de doute qu’une guerre mondiale est en cours sur internet, d’autant plus sournoise qu’on n’en voit pas les combattants, qui forment «une armée plus efficace que toutes les autres. Une armée qui a le pouvoir de détruire nos valeurs démocratiques», soutient Enno. «La masse d’informations que nous devons trier est devenue trop importante, ça rend les décisions difficiles», abonde Arjana. «Notre chute, ce n’est pas la mort de la planète, mais la fin d’un modèle, une dégradation. Et on ne peut pas ne pas voir qu’en deux ans, notre démocratie a été empoisonnée par les fake news, qui ont conditionné le Brexit ou l’élection de Trump», soutient Jesse, qui explique que le premier effet des fake news est de polariser la société: on ne réfléchit plus sur le fond, on est pour ou contre une info, à en devenir violent parfois.

Le team de la Miami University, coaché par David Broman, réfute cette vision pessimiste. «Les fake news ne sont pas un nouveau concept; on les connaît depuis longtemps. Les utilisateurs d’internet en sont conscients et prennent garde, même les médias sont devenus plus attentifs.» Ce ne sont pas les fake news qui divisent la société, qui a ses clivages depuis longtemps, que ce soit entre démocrates et républicains, ou entre école publique et privée…

Pour l’Uni, cette vision est angélique. Non, les consommateurs des réseaux sociaux ne sont pas si éduqués que cela à traquer la fausse nouvelle, oui, ils sont parfois prêts à croire n’importe quoi. «Les fake news existent parce qu’elles font de l’audience, qu’on les répercute.» Difficile, donc, de croire à l’autorégulation des nouveaux vecteurs d’information. «L’intégrité des médias n’est plus ce qu’elle était. Si tous les citoyens étaient à même de faire le tri, les fausses nouvelles n’existeraient tout simplement pas.» Pas de quoi émouvoir Miami, qui ne croit pas à l’argument de l’augmentation de consultation des fake news («Il n’y a pas de preuves»), évoque Nixon et sa détestation argumentée de la presse, qui fut sans effet, et pense que quand la société s’est donné pour pilier la liberté de la presse, il n’y a pas de danger d’explosion.

«Mais si, conclut l’Uni. Par exemple, deux grands périls pourraient détruire l’humanité: le réchauffement climatique et la guerre nucléaire. Or, tout ce qu’on voit passer sur ces sujets est pollué par les fake news. Il n’est plus question de rationalité, et les fausses infos empêchent de prendre les bonnes décisions.»

Miami rassure: les fake news ne sont pas neuves, leur gestion via les médias sociaux, première source d’information, est juste un challenge, mais nos démocraties ont assez de facultés d’adaptation, et ne sont pas faibles au point de succomber sous le trafic des fausses nouvelles.

On retiendra que l’Uni a eu la faveur du jury. Mais ce que sera la chute de notre civilisation, on ne l’a pas vraiment esquissé. De quoi garder un peu le moral, malgré la palme aux pythies de circonstance.