«Faire dessin» / Carte blanche à André Faber

Le Jeudi célèbre ses 20 ans. Le bon âge. Quand on aime, on a toujours 20 ans, chantait Antoine, l’homme à la chemise à fleurs. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, disait Rimbaud. J’espère ne jamais être sérieux avec application et gravité. Il y a vingt ans, mon téléphone sonnait. Quelques jours plus tard, ma première bédé, Monsieur l’Homme, paraissait dans le premier numéro du Jeudi. Ma chance. Je vais vous raconter.

J’avais fait trente-six métiers: facteur, mécanicien, barman, marchand de tapis, ouvrier à la chaîne, libraire, électricien en bâtiment, laveur de carreaux… Après deux tentatives de concerts, je savais que je ne serais pas le prochain Bob Dylan. Je ne chantais pas du nez, moi. A 23 ans, chevelu et mal rasé, l’Ecole des beaux-arts de Metz a bien voulu de moi. J’avais réussi le concours d’entrée. Il y faisait chaud, les filles étaient jolies, les profs avaient mon âge. Je voulais être dessinateur, je voulais «faire dessin». Ce n’était déjà plus trop à la mode. Le dessin ne s’apprend pas, m’avait-on dit, ce n’est pas comme le violon. La tendance était plutôt au concept, à la salive, aux longs discours devant la machine à café. Mais quelle chance de ne plus se tordre les doigts sur une perceuse ou un tour, quelle chance d’observer les courbes du modèle et caresser le papier de mon fusain.

Et Aznavour chevrotait dans le poste: «La bohème, ça voulait dire, on a vingt ans…» Ça gelait dans ma mansarde. Les étoiles de givre, j’en avais plein les yeux. Et je dessinais, les pieds complètement cuits sur mon radiateur à gaz, les mains congelées accrochées au crayon. Dessiner une chaise, mon buffet, mes chaussures, une fourchette, une boîte de cassoulet, une mouche morte… Dessiner, à en trouer le papier, déchirer, recommencer, avaler le monde. Dessiner c’est comprendre, avait dit un prof. Que voulait-il dire? Je comprenais que je ne retournerais jamais sur un chantier d’usine, je savais ce que je ne voulais pas. Beaucoup finissent vendeurs à la Fnac, avait dit un autre prof. Et encore, ceux qui ont de la chance. Les perspectives de carrière étaient minces. Mais qu’est-ce qu’il me fait? Une femme, c’est pas un tracteur, disait Goutin, un prof génial, hyper-doué. Peu d’élèves s’intéressaient au dessin. Nous étions trois lascars sur une centaine d’élèves. On s’était reconnus. Introvertis mais grandes gueules, on aimait la bière. Et, déjà, les maladroites premières planches de bédés voyaient le jour. Car l’envie était là, mais le talent ne se trouvait pas en paquet de douze aux Galeries Lafayette.

Un des trois avait une voiture, nous avons tenté notre chance en parcourant quelques rédactions spécialisées dans les petits Mickeys à Paris: Pilote, Charlie, Métal hurlant, A suivre. C’était «niet» à tous les étages. Mais Philippe Manœuvre nous a offert une vodka, tout le monde ne peut pas s’en vanter. Quelques-uns de mes dessins seront publiés dans le magazine de la ville de Metz. Un début. Puis rien. C’est l’atterrissage. Avec beaucoup de culot, de l’enthousiasme et peu de savoir-faire, les trois mousquetaires que nous étions, nous avons créé une agence de communication. Y a-t-il un bon dieu pour les artistes? On communique! Affiches, imprimés, publications, nous nous battons entre nous pour placer nos dessins. Nous avons notre restaurant en face de nos bureaux. C’est pizza ou pizza. La grande vie. Mais la réussite, ça lasse. Voilà que nous nous intéressons aux «nouvelles images», l’imagerie numérique balbutiante des années quatre-vingt-dix. C’est l’effet beaux-arts. Nous sommes fous, curieux, et très vite endettés, car le matériel de l’époque, les premiers ordinateurs graphiques, coûte une fortune. On voulait faire les malins? On savait mieux que les autres? On dessinait sur écran? Soudain, nous sommes les meilleurs en dépôt de bilan.

Pourtant, ce temps d’avance, cette curiosité, nous a sauvés. Chacun de nous a très vite trouvé sa place dans une entreprise. Nous étions des martiens de l’image. On me propose un poste au Républicain Lorrain. Je suis infographiste – le mot venait de sortir –, je vais œuvrer à la mise en image de l’information. Je dessine sur écran. Des avions qui tombent, des guerres, des statistiques, des cartes et tout ce que les mots ont du mal à exprimer. Mettre en image, mettre en équation. J’obtiens une carte de presse, je suis journaliste, j’ai une belle veste et le pantalon qui va avec. Pendant sept ans, je fais ce drôle de métier. Très souvent, je quitte mon bureau à minuit. L’info court toujours. Les naufrages n’ont pas d’heure. Même le week-end. Mais dans ma tête trotte un petit bonhomme. J’y pensais déjà à l’usine. Ne vient-il pas du rythme hallucinant et hypnotique des machines? Un philosophe de comptoir, un personnage de papier ou d’écran, mon avatar. Quelques traits, un chapeau surtout, une cigarette éteinte. Je pense à Monsieur Hulot ou Charlie Chaplin, un homme libre, un rendez-vous avec les lecteurs que je ne connais pas. Une semaine de congés, et hop. Monsieur l’Homme est né en Normandie, loin de tout, dans le silence. Face à l’océan, tout est possible.

A 40 ans, je prends le risque de l’indépendance. Je loue un bureau en ville, je réalise mes premières commandes d’illustrations, pas très rassuré, je compte les carreaux du plafond. Et vient ce coup de fil de Denis Berche, nous étions collègues au Républicain Lorrain. «Tu fais toujours des bédés, me demande-t-il? Nous lançons un nouveau journal, Le Jeudi, l’hebdo francophone du Luxembourg.» Bingo! Monsieur l’Homme doit sa chance à ce premier appel. Me voilà auteur. Il m’aura fallu vingt ans pour voir mon personnage publié dans un journal. Vingt ans, comme le bel âge du Jeudi cette année. Plus de mille bédés qui, au fil du temps, prendront des couleurs et feront parfois des incursions dans Courrier International qui a repéré l’homme au chapeau. Jean Portante prendra la suite de Denis Berche. Puis Monsieur l’Homme mangera chinois à Esch et causera motos avec Jacques Hillion, nommé rédacteur en chef à son tour. Et l’histoire continue. Chaque semaine est un enchantement, quand Monsieur l’Homme s’affiche sur mon écran et que, deux jours plus tard, il apparaît dans les colonnes du Jeudi en fidèle compagnon de l’équipe journalistique. J’aime ce mystère et cette connivence qui me relient aux lecteurs. Je les imagine amis, sans le savoir, face à l’océan, ensemble et solitaires. Je suis l’un d’eux, je suis avec eux.