… Frisoni, fleurs et fêlures
Marie-Anne Lorge – mlorge@le-jeudi.lu
Claude Frisoni part à la retraite, profiter de la vie dans le Périgord, sa maison fait face à l’église ou la poste, c’est selon. Mais l’église, classée, «au moins me donne l’heure». Non pas un adieu.
Le «Heckefransous» de Luxembourg – fraîchement auréolé des insignes du Grand Officier de l’Ordre de Mérite – deviendra le Luxembourgeois de Saint-Julien-de-Lampon (grosso modo 600 habitants) où la Dordogne (ou le ruisseau de Tournefeuille) se la coule douce.
Putain, trente-cinq ans que je connais ce bosseur impénitent «toujours en train de râler», qui dégaine l’aphorisme plus vite que son ombre, qui règle ses comptes sur scène – ou à coups de chroniques dans Le Jeudi – et qui défend la diversité culturelle de toutes ses dents. Que puis-je encore dire qui n’ait déjà été dit? Sauf répéter que le Centre abbaye de Neumünster doit son envergure nationale et internationale, son supplément d’âme aussi, à celui-là qui en préparait le projet dès 1997, «lors de la Présidence», et qui en est devenu le directeur en 2002.
[cleeng_content id= »695730283″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Avant et après, il y a le Claude Frisoni du Centre culturel français, de l’Agence luxembourgeoise d’action culturelle, il y a le coordinateur de 1995 – Luxembourg capitale européenne de la culture, il y a l’auteur, le dramaturge, surtout au service du TOL (avec La fin du monde est pour demain… si le temps le permet, Les derniers seront les premiers, Les animaux sont pires que des bêtes) et le show-man (Je dis ça, je dis rien mais…, Nécros spirituelles). Mais, hors des lumières, Claude Frisoni – «je me parle sans arrêt» – est «très famille», il est homme de signes et de fêlures. D’odeurs aussi. «Je ne peux pas m’empêcher de mettre le nez dans les fleurs» – surtout les lys tigrés, le Tiaré –, «elles sont mon refuge, mais l’odeur qui ne me quitte plus, c’est celle de la « boulange », mon père était toujours blanc de farine, ça sentait le chaud, la protection».
Et Claude Frisoni qui vous parle autant du bleu de la mer amalfitaine que de Facebook, «cette conciergerie», de s’enraciner dans un souvenir douloureux, la mort de son frère (29 ans) en 1971. «A l’usine il y eut sept ouvriers tués en neuf mois»; «C’était un mercredi matin, j’ai entendu ma mère hurler – ma mère est originaire du Sud-Ouest, là où moi je retourne aujourd’hui, c’est dire le destin…».
«Ma politisation est venue lors de la mort de mon frère». «A la caserne, on m’appelait le gauchiste.» C’est l’époque aussi de la première expérience théâtrale, Je vous promets la lune à Villerupt, forcément militante. «La passion du texte a suivi, et celle de la scène. J’ai découvert Pierre Dac, Molière, Devos et plus globalement, l’humour; Desproges s’est imposé plus tard.» «En 1977, j’ai perdu ma fibre maoïste, commencé à voir beaucoup d’artistes et appris beaucoup de choses, comment diriger une équipe, tenir un budget. En fait, ma vie est une succession de rencontres…» Et Fabienne, la compagne, en est le trèfle à quatre feuilles.
Croire aux grands sages
1977, c’est la date-bascule. Le premier jour où il se rend à Luxembourg, au Centre culturel français – «j’y suis né» –, Claude, alors pion dans un lycée, embarque un auto-stoppeur qui n’est autre que le sculpteur Wil Lofy – ça se passe devant les abattoirs d’Esch, la future Kufa – qui lui fait rencontrer… Robert Krieps. Pour le jeune Frisoni, 23 ans, né à Knutange (en 1954), le signe passe au vert.
Et la famille prend vite forme. Léo Ferré, l’abbé Pierre, Marcel Jullian – écrivain et scénariste français incarcéré à la fin de la Seconde Guerre mondiale dans les murs de l’abbaye de Neumünster, prison à l’époque nazie –, Lucien Wercollier, Stéphane Hessel et surtout Robert Grégoire, «mon père spirituel» – tribun, combattant inlassable de la démocratisation de la culture et des droits des créateurs. «Ce qui les réunit, c’est une passion qui a à voir avec le plaisir des arts et des lettres; en plus, ce sont des rebelles et des facétieux.» En quête d’autorités morales, Claude Frisoni cite encore Edgar Morin et Michel Serres, «ils ont le sens de l’honnêteté et du bien commun».
S’il n’est ni cinéphile ni gros lecteur – ce qui ne l’empêche pas de «picorer tous les jours dans l’œuvre de Dune et les bons polars» – Claude aime l’objet: «Robert Grégoire possédait une bibliothèque de plus de 7.000 livres et une nuit, j’ai relu Louis Jouvet deux fois, une fois le livre et une fois au travers des annotations.» «Pour moi, le mot le plus beau phonétiquement, c’est diaphane. Sinon, je confesse un tic de langage: « j’crois »». Et Frisoni de «croire» qu’il n’a pas encore un statut moral suffisant pour transmettre – «j’ai toutefois une façon de faire dont certains s’inspirent».
Certes, toute sa fierté, c’est Neumünster, «c’est le plus beau projet qu’on puisse offrir à un acteur culturel». Mais désormais, «j’aspire à faire des choses concrètes, gonfler des pneus, jardiner, j’aimerais trouver une chose qui soit synonyme de saveur». Sauf qu’avant le plaisir, il faut une discipline, «tous les jours, je m’impose d’être derrière mon clavier»: «on peut tout se permettre mais il ne faut rien se passer» (Anouilh). Et puis, «m’occuper de mon petit-fils», tout l’art d’être grand-père… tel que glorifié par Victor Hugo, cet autre «père».
Oh, les beaux jours…
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