Expulsés!

«Ne pas nommer les choses, c’est ajouterau malheur du monde», Albert Camus.
Un des termes peu fréquemment utilisés dans les analyses concernant les politiques économiques néolibérales globalisées est celui d’«expulsion». Développé par la sociologue et économiste Saskia Sassen dans son dernier livre (1), il convient pourtant parfaitement pour nommer la logique qui préside à ce modèle d’économie; celui de la violence, de l’exclusion, de la marginalisation et de la paupérisation désormais ordinaires du capitalisme à son stade global.
Notre système économique n’incorpore plus mais expulse! La brutalité et la complexité de cette économie, qui a débuté dans les années 80 par la création notamment d’instruments financiers sophistiqués, la déréglementation du marché, la baisse des impôts, entraînant les dettes des Etats.
L’abandon de ces politiques qui avaient pourtant depuis l’après-guerre pour objectif «d’incorporer» le plus grand nombre grâce l’Etat-providence, les politiques keynésiennes et l’ascenseur social, va ainsi créer cette masse d’«expulsés» que nous connaissons aujourd’hui au travers de tous ces facteurs socio-économiques et géopolitiques incontrôlés, et systémiques.
Mais qui sont ces expulsés? Les chômeurs qui finissent dans la rue, une partie de la population ayant purement et simplement disparu du radar de la comptabilité nationale, les délogés victimes de la spirale de l’endettement, les paysans expulsés par l’accaparement des terres par des industriels de l’agroalimentaire, les réfugiés chassés par les guerres géostratégiques ou désastres climatiques, les résidents à faible revenu écartés vers des banlieues ghettoïsées à cause du phénomène de gentrification des villes, les travailleurs sous «contrat zéro heure» et autres formes d’ubérisation, exclus du salariat vers la précarité, etc.!
La liste n’est malheureusement pas exhaustive (2 – Liste complète sur le site de l’OHCHR), et le nombre de ces expulsés forcés est très difficile à calculer précisément faute de statistiques fiables, sauf pour les migrants et réfugiés qui étaient de 65,3 millions fin 2015. Un record!
Par ailleurs, d’autres formes plus subtiles d’expulsions se mettent en place grâce notamment à la montée en puissance des robotisations, des systèmes experts, de l’intelligence artificielle où les algorithmes tutoient la biologie humaine, des objets connectés menant à la création de «l’Homme Augmenté» ou autre transhumanisme. L’humain expulsé de tout Etre, «Car, sous ces fausses promesses de puissance et d’immortalité, se cache la disparition du corps, du visage, de la parole, bref de tout ce qui confère sa véritable infinité à la finitude humaine (3)»:
Les expulsions créent de nouveaux territoires invisibles dans leur matérialité. Ce sont des terres mortes. Les plus pauvres sont expulsés dans un autre espace, un hors-sol qui s’apparente au nomadisme, errant entre les deux rives de l’inclusion/exclusion suivant la logique inclusion-› endettement/précarité/expulsion-› exclusion.
«La flambée des inégalités de revenus et le chômage, l’expansion des populations déplacées, l’accélération de la destruction des organismes vivants et biotopes: ces dislocations socio-économiques et environnementales d’aujourd’hui ne peuvent pas être pleinement comprises dans les conditions habituelles de la pauvreté et de l’injustice», selon Saskia Sassen.
Politiser le quotidien en boycottant par exemple les entreprises franchisées qui assèchent l’économie locale, en créant des réseaux coopératifs entre producteur et consommateur, en étant acteur citoyen de la vie publique et collective.
Mais d’autres changements plus profonds sont également nécessaires, tels que l’arrêt des investissements des entreprises par le système financier spéculatif, la redéfinition des critères de croissance pour le PIB, l’établissement d’une justice fiscale internationale, la consolidation des systèmes de solidarité sociale, interculturelle et internationale, etla sortie de l’approche traditionnelle pour saisir les tendances souterraines du capitalisme mondial contemporain; et ainsi être mieux à même de lui
résister.
(1)«Expulsions», par Saskia Sassen, Gallimard, 2015
(2)Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme: www.ohchr.org/Documents/Publications/FS25.Rev.1_fr.pdf
(3)Mathieu Terence «Le transhumanisme est un intégrisme»

Alain Maury, EELV-Luxembourg