Il était une fois en Colombie /«Pájaros de verano/ Birds of Passage» de Ciro Guerra et Cristina Gallego

Misch Bervard / En allant voir Birds of Passage, nous nous attendions à une sorte de prequel de la série Narcos, dont les deux premières saisons nous avaient assez agréablement impressionnés il y a quelques années. Le film est en effet présenté comme la narration de la naissance des cartels de la drogue en Colombie. Et puisque son histoire est située dans la seconde moitié des années soixante et les années soixante-dix, c’est au commerce de la marijuana, et non encore de la cocaïne, qu’il s’intéresse.

Les protagonistes sont les membres d’une tribu de Wayuu qui vivent dans le département de La Guajira dans le Nord de la Colombie. Le film commence d’ailleurs un peu comme un documentaire ethnographique, en plein milieu de la cérémonie de passage à l’âge adulte de Zaida (Natalia Reyes), avec ce que cela implique de danses, de rites et de croyances anciennes. C’est aussi pour la jeune femme – et les spectateurs – le moment de rencontrer Rapayet (José Acosta), qui va devenir son mari – et le personnage principal de Birds of Passage. Pour Ursula, la mère de Zaida et chef de la tribu, c’est encore l’occasion de négocier une belle dot pour sa fille et de montrer, dès cette superbe séquence d’introduction, que les Wayuu sont capables de combiner la tradition ancestrale et un sens du commerce très moderne. On comprend donc d’office que le film ne les représentera ni comme des sauvages incultes, ni comme de simples victimes de leurs colonisateurs européens. C’est cette tension entre les mondes moderne et ancien qui traversera les cinq chapitres du film, comme un fil rouge.

Mais Birds of Passage est aussi un thriller tissé autour d’une famille mafieuse, qui ne souffrira pas de la comparaison avec The Godfather, Scarface ou, pour revenir aux séries télé, Les Soprano. Aidé par son ami Moisés, un Alijuna et donc non-Wayuu, Rapayet commence par livrer de la marijuana aux Américains pour pouvoir payer sa dot. Et nous savons que dans ce genre de commerce, il est généralement impossible d’en sortir indemne. Le business grandit, c’est la prospérité, mais des rivalités naissent et prennent de l’ampleur. Les premières victimes payent de leur vie et, finalement, c’est la guerre. C’est le schéma classique des histoires de familles criminelles, et si tous les revirements scénaristiques de Birds of Passage ne sont pas surprenants pour un public habitué aux histoires de mafia, le film arrive tout de même, à chaque nouveau chapitre, à amener ses spécificités dans la façon de les raconter.

Les réalisateurs ont aussi fait le choix heureux de ne jamais glisser dans le noir et le blanc, et surtout de ne pas ériger les traditions ou la famille en une solution «clé en main» à tous les problèmes, ni de rendre le manque de respect auxdites traditions responsable du malheur qui arrivera forcément à la tribu. Il y a ainsi le personnage omniprésent de la marraine – par référence au Parrain –, Ursula (Carmiña Martínez), qui, des les premières scènes jusqu’au dénouement final, se mue quasi imperceptiblement, passant d’une sage représentante de la culture ancestrale à un personnage hypocrite et détestable qui continue cependant de s’appuyer sur les valeurs traditionnelles pour affirmer son pouvoir et sa réputation.

En 2015, Ciro Guerra et Cristina Gallego, avaient déjà produit (lui comme réalisateur, elle comme productrice) L’Etreinte du serpent sur un chaman amazonien et des explorateurs à la recherche d’une plante légendaire. Les parallèles sont évidents, et dans Birds of Passage, l’intérêt des réalisateurs pour l’ethnographie se confirme par le fait qu’ils ont distribué de nombreux rôles à de vrais Wayuu non-acteurs.

Finalement leur film est donc bien plus qu’un prequel de Narcos, auquel le couple reproche d’ailleurs d’avoir fait d’un meurtrier de masse comme Pablo Escobar, un héros populaire.