Un esprit bien vivant / Les 50 ans de Mai 68

Jacques Hillion / En 68, la France s’ennuie, paraît-il. Elle est surtout sclérosée par un conservatisme autoritaire et un conformisme moral qui laissent peu de place à une jeunesse nombreuse – les enfants du baby-boom ont 20 ans en 68 – et avide de sortir des sentiers battus… par ses aînés. A Paris, comme ailleurs, on se nourrit de la contestation des Provos d’Amsterdam et du Summer of love de San Francisco et il suffit de quelques étincelles – la création du Mouvement du 22 mars, la fermeture de Nanterre, l’occupation de la Sorbonne et l’arrestation des leaders étudiants le 3 mai – pour que la France s’enflamme.

Ce qui n’est à l’origine qu’un mouvement d’étudiants et de lycéens se transforme rapidement en un mouvement social d’une ampleur inconnue jusque-là, que même les syndicats n’arrivent pas à contenir.

Cinquante ans plus tard, les événements de Mai 68 restent dans les esprits. Vent de liberté, subtile alchimie de situationnisme et de surréalisme, le joyeux bordel provoqué par une poignée d’étudiants a bousculé le socle d’une société française, et européenne, engoncée dans ses certitudes. Il a aussi nourri les utopies des années 70 et les grandes avancées sociétales qui ont suivi et dont le mariage pour tous est l’une des plus récentes expressions.

Cette époque reste pourtant dénigrée. Nicolas Sarkozy ne voulait-il pas mettre fin à cet héritage?

Parce que ces événements auraient mis à bas les valeurs traditionnelles, sapé les bases de la société, introduit une bien-pensance et un individualisme forcené. Pour les uns, les soixante-huitards n’auraient servi qu’à développer le «droit-de-l’hommisme» qui empêcherait le monde de tourner rond tandis que pour d’autres, ils seraient à l’origine de la vague néolibérale qui balaye l’Europe et le monde. C’est donner beaucoup d’importance à des événements qui ont certes chamboulé la société occidentale, mais pas au point de construire son antithèse. Et si malgré tout l’esprit de 68 reste vivace, c’est parce que le monde d’aujourd’hui se replie sur l’autoritarisme et le puritanisme, parce qu’il considère le social comme une variable dans les comptes des grandes entreprises, parce qu’il n’est plus porteur de rêve mais de réussite économique et financière. C’est pour ces raisons qu’au-delà d’une «tradition» française de contestation, Mai 68 demeure un point d’ancrage pour que les valeurs de solidarité, d’égalité, d’ouverture et de protection sociale perdurent.