Espagne-Catalogne-Europe / Au seul nom des droits de l’homme

Ce dimanche 5 novembre 2017, à 9h17’, Carles Puigdemont, président destitué de l’ancien gouvernement catalan, et quatre de ses ministres, tous réfugiés à Bruxelles, capitale de l’Union Européenne, afin d’échapper à une justice excessivement répressive de la part du pouvoir central de Madrid (avec l’arbitraire emprisonnement, avant tout procès, de huit membres de ce même gouvernement catalan), se livraient, accompagnés de leur avocat, aux autorités judiciaires belges, répondant ainsi au mandat d’arrêt européen lancé à leur encontre, deux jours auparavant, par la justice espagnole. Mais, quelques heures seulement après cette reddition, dans la soirée de ce 5 novembre 2017, un juge d’instruction, désigné par le parquet fédéral belge, ordonnait, après les avoir auditionnés, leur libération conditionnelle en attendant, une dizaine de jours après, le 15 novembre, un examen plus approfondi, assorti des garanties juridiques nécessaires à un procès équitable, de leur dossier.
Ainsi la Belgique, en honorant ce mandat d’arrêt, tout en refusant de s’y plier aveuglément, est-elle en train de donner, subtilement, une leçon de démocratie, via une justice indépendante et le respect de l’Etat de droit, à l’Espagne, mais aussi à l’Europe, y compris la France, pays réputé, depuis le Siècles des Lumières, et Voltaire en particulier, « patrie des droits de l’homme ».

 
LA DEFENSE D’UN PRINCIPE UNIVERSEL

 
Entendons-nous. Il ne s’agit pas ici de prendre position, sur le plan politique, quant à l’indépendance, ou non, de la Catalogne. Là n’est pas, dans la présente tribune, la question, que seuls les Espagnols peuvent trancher. Loin de moi donc la volonté de m’immiscer dans un débat qui ne me regarde pas, quoique je me sente concerné sur le plan humain, si ce n’est, à l’échelon philosophique, des idées. Je serais même plutôt, pour ma modeste part, en faveur d’une Espagne unifiée, comme de la Belgique, de la France, de l’Italie ou du Royaume-Uni, pays parfois menacés eux aussi, de la part de certaines de leurs régions, de revendications sécessionnistes. Ce n’est pas non plus Carles Puigdemont en tant que tel, que je ne connais pas personnellement, ni ses ministres déchus, que je défends ici, mais bien, en tant qu’individu attaché aux valeurs de la démocratie, un principe que tout authentique humaniste souhaiterait, idéalement, universel : les droits de l’homme ! Avec, dans son sillage, la condamnation de cette dictatoriale méthode avec laquelle la justice espagnole, manifestement aux ordres du gouvernement central, traite, quels que soient leurs supposés torts sur le plan légal, ces personnes. Aujourd’hui s’abat sur eux une inadmissible répression, indigne d’un pays membre de l’Union Européenne et même, pour tout dire, en totale violation de ses principes fondateurs, au premier rang desquels émerge, précisément, l’Etat de droit !

 
LA SEPARATION DES POUVOIRS EXECUTIF ET JUDICIAIRE : FONDEMENT DE LA DEMOCRATIE

 
Car qu’il n’y ait pas là, au sein de cet épineux dossier de la justice espagnole, de véritable séparation entre les pouvoirs exécutif et judiciaire, suivant en cela, conformément à toute démocratie qui se respecte, le bel « Esprit des Lois » de Montesquieu, voilà qui ne fait malheureusement pas de doute. Qu’il suffise, pour s’en convaincre, de considérer, en toute objectivité, ces quelques éléments biographiques de la juge, Carmen Lamela Diaz, magistrate suprême de l’ « Audience Nationale Espagnole », ayant émis ce mandat d’arrêt européen à l’encontre de Carles Puigdemont et de ses quatre collaborateurs : proche du Parti Populaire de l’actuel Premier Ministre de l’Espagne, Mariano Rajoy, elle a obtenu, en 2016, la décoration de la « Guardia Civil » et reçu, en 2017, des mains du Ministre de l’Intérieur, Juan Ignacio Zoido, la médaille du mérite policier ! (https://fr.wikipedia.org/wiki/Carmen_Lamela_Díaz). Imagine-t-on, en France ou en Belgique, ou en tout autre pays de l’Union Européenne, un magistrat – le plus haut de l’Etat – à ce point adoubé par les institutions policières elles-mêmes ? Est-ce réellement cela, en Espagne, ce que l’on entend par ce concept, fondamental en matière de droit démocratique, d’ « indépendance de la justice », dont le moins que l’on puisse dire, c’est que ce lien étroit avec les instances policières – caractéristique des régimes fascistes – la rend potentiellement dangereuse pour les libertés individuelles et donc, comme c’est le cas avec l’arrestation des dirigeants catalans, l’opposition politique.

 
L’HISTOIRE D’UN REFERENDUM

 
Quelques mots d’explication quant à l’historique de ces événements. 27 octobre 2017, à 15h30’ : ce jour-là, un parlement légitime – le parlement catalan – déclarait, au nom de l’autodétermination des peuples, l’indépendance de la région – la Catalogne – dont il était censé être le représentant politique, démocratiquement élu. Il le faisait après un référendum populaire qui, bien qu’il ait été considéré comme anticonstitutionnel par le pouvoir central de l’Espagne, avait recueilli, un peu plus de trois semaines auparavant, le 1er octobre, 90% des suffrages sur une participation de 2 millions de votants. La grande majorité des maires officiant dans les villes et villages de cette même région, y compris dans sa capitale Barcelone, étaient présents, lors de cet événement, entonnant en chœur, leur symbolique bâton d’élu à la main, l’hymne de ce qu’ils pensaient être leur nouveau pays : la Catalogne, précisément. Avec, en guise d’inaliénable slogan pour ponctuer leur chant patriotique, le magnifique mot de « liberté ». Enfin, pour couronner le tout, de la manière la plus pacifique et louable qui fût, pas une once de violence, malgré les nombreuses entraves à ce scrutin (motif pour lequel il n’y eut que 2 millions de votants sur une population de plus de 7 millions d’habitants), ne fut alors commise, sinon celle perpétrée, au contraire, par la répression policière de la « guardia civil », envoyée autoritairement, sans la moindre volonté de dialogue, par Madrid. De cette brutalité, injustifiable pour un pays (l’Espagne) faisant partie intégrante de l’Union Européenne, le monde entier, scandalisé, a été, face à ces terribles images télévisées, comme venues d’un autre temps (celui, de sinistre mémoire, du fascisme franquiste), le témoin horrifié. A ce douloureux sujet, je me suis déjà exprimé publiquement, dès le lendemain, sur le site de la Radio Télévision Belge Francophone (https://www.rtbf.be/info/opinions/detail_espagne-catalogne-la-liberte-democratique-outragee?id=9724747).

 
UN DENI DE DEMOCRATIE

 
Ainsi, s’aligner unilatéralement sur l’avis, en la matière, de la plupart des grandes puissances internationales, Union Européenne et Etats-Unis d’Amérique en tête, me semble une attitude à la fois irrationnelle et contreproductive : leur refus catégorique, sans nuances, de prendre en considération, ne fût-ce que sur un plan théorique, le simple fait de cette déclaration d’indépendance, laquelle émane pourtant d’institutions jusque là reconnues officiellement, a de paradoxales allures, en plus de leur étrange cécité, de déni de démocratie. A cela s’ajoute, plus grave encore, une non moins suspecte négation d’un principe élémentaire en matière de psychologie : la négation du principe de réalité, avec, parallèlement, celle d’un peuple.
Pis : prétendre résoudre cette crise hispano-catalane en supprimant, via l’article 155, l’autonomie de cette même Catalogne, et la mettant sous tutelle du gouvernement central, jusqu’à bâillonner sa presse, emprisonner ses leaders et destituer son président, s’avère, de la part de Madrid, un intolérable acte de répression socio-politico-idéologique, en plus de son aspect expéditif. Balayer d’un revers de main la volonté d’une bonne partie du peuple catalan n’est pas une solution. Au contraire : ce type d’autoritarisme ne fait qu’attiser, tel un boomerang, le sentiment, chez les indépendantistes d’hier comme chez les modérés à présent, d’avoir affaire là à un gouvernement ne connaissant, pour faire taire l’opinion publique, que l’oppression, sourde et aveugle.

 
LES ELECTIONS REGIONALES DU 21 DECEMBRE PROCHAIN : JUGE DE PAIX

 
Reste à espérer, la sagesse aidant malgré certains fantômes du passé, dont celui de Franco et de sa guerre civile à l’encontre des Républicains (auprès desquels combattit le grand Malraux), que ce genre de scénario, le pire d’entre tous, ne fera pas l’abominable lit, en Espagne, des extrémistes de tous bords et autres infâmes nostalgiques de la peste brune. Les élections régionales prévues pour le 21 décembre prochain devraient en être le très souhaitable juge de paix !

 
L’AFFAIRE CARLES PUIGDEMONT : UN CITOYEN EUROPEEN RéFUGIé POLITIQUE AU CŒUR DE L’EUROPE ?

 
Mais, en attendant, est-il concevable que Carles Puigdemont, citoyen européen, soit obligé, pour échapper à l’outrancière inculpation de « rébellion », « sécession » et « malversation », et donc à un procès qui pourrait le conduire à trente ans d’emprisonnement en Espagne, de demander l’asile politique à Bruxelles, capitale de l’Europe ? Ce serait là, en cas de refus de la Belgique, pour le moins contradictoire, aussi choquant qu’absurde, au regard des principes et valeurs de ladite Union Européenne : un ressortissant espagnol, européen donc, réfugié politique au cœur de l’Europe ! Avec, pour corser l’affaire, un de ses pays membres, l’Espagne, à nouveau hanté par ses vieux démons totalitaires, sinon fascisants. L’actuel Premier-Ministre espagnol, Mariano Rajoy, ne flirta-t-il d’ailleurs pas, par le passé, avec le franquisme puisque l’un de ses mentors politiques, Manuel Fraga, fut un ministre zélé du tristement célèbre Franco ?

 
LA CREDEBILITE DE L’EUROPE AU REGARD DES DROITS DE L’HOMME

 
C’est là, cette délicate mais importante affaire Puigdemont, une question fondamentale pour la crédibilité comme pour l’avenir de l’Europe au regard de son indispensable défense, en son sein comme partout dans le monde, des droits de l’homme, imprescriptible socle philosophico-éthique de toute démocratie !
Carles Puigdemont, lequel a toujours appelé à un dialogue pacifique avec Madrid et qui prône encore aujourd’hui une « résistance démocratique », n’est ni un terroriste ni un criminel, pas plus que les autres membres de ce gouvernement catalan destitué, pour mériter une sentence, aussi grotesque que disproportionnée, allant de 15 à 30 ans de prison. A moins que ce ne soit là qu’une parodie de justice : un procès politique pour des prisonniers politiques, contraints effectivement, ainsi privés de leurs droits, à l’exil !
La raison d’Etat a ses raisons que le cœur de l’Europe, s’il est vraiment démocratique et se soucie réellement des droits de l’homme, ne peut reconnaître.

 
BRUXELLES : NOUVELLE PATRIE DES DROITS DE L’HOMME

 
Il est donc normal que Bruxelles, cosmopolite capitale de l’Europe, reçoive aujourd’hui, comme elle le fit hier pour d’autres grands opprimés, de Marx à Baudelaire, en passant par Victor Hugo, le président abusivement déchu de la Catalogne, Carles Puigdemont, et ses ministres. C’est là l’une des plus belles traditions – la liberté – dont l’histoire de la Belgique, terre d’accueil et pays de tolérance, peut s’honorer : la patrie des droits de l’homme n’est plus, en 2017, à Paris, mais bien à Bruxelles !
L’actuel président français, Emmanuel Macron, et à sa suite les pseudo-philosophes germanopratins, qui s’autoproclament volontiers « héritiers des Lumières », devraient méditer cette nouvelle donnée du monde moderne et contemporain.

 
DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 
*Philosophe, auteur, notamment, de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (Gallimard – Folio Biographies), « Critique de la déraison pure – La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones » (François Bourin Editeur), « Le Testament du Kosovo – Journal de guerre » (Editions du Rocher). A paraître : « Traité de la mort sublime – L’art de mourir, de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).