Entre patriotisme et économie

Jean-Arnault Derens/Elections législatives en Croatie

Ce 8 novembre, les Croates sont convoqués aux urnes pour des élections législatives cruciales. Deux ans après avoir intégré l’Union européenne, le pays est au centre de la «route des Balkans» qu’empruntent chaque jour des milliers de réfugiés cherchant à gagner l’Union européenne.

Paradoxale crise des réfugiés. Il y a quelques mois, le Premier ministre social-démocrate croate Zoran Milanovic, au pouvoir depuis quatre ans, partait battu d’avance aux élections du 8 novembre, largement distancé dans les sondages par les conservateurs de la Communauté démocratique croate (HDZ). Ces derniers étaient dopés par la victoire de leur candidate, Kolinda Grabar-Kitarovic, à l’élection présidentielle du début de l’année. Mais depuis quelques semaines, l’écart ne fait que se resserrer et nul ne se targue plus de prédire l’issue du scrutin. A tout le moins, le gouvernement de centre-gauche n’a pas pâti de sa gestion de la crise.

Depuis que la Hongrie a fermé sa frontière avec la Serbie, le 15 septembre dernier, près de 300.000 réfugiés ont transité par la Croatie sur leur route vers l’Europe occidentale. Ce «corridor humanitaire» est pour le moment toujours ouvert mais son maintien est pourtant fort aléatoire. Si la Slovénie venait elle aussi à clôturer ses frontières, des dizaines de milliers de réfugiés pourraient rapidement s’entasser dans le cul-de-sac croate.

Omniprésents dans les médias, Zoran Milanovic et son ministre de l’Intérieur, Ranko Ostojic, ont su jouer avec brio d’un mélange de fermeté et d’humanisme. Le Premier ministre a dénoncé la construction de la clôture hongroise, en affirmant que «jamais» Zagreb n’en viendrait à de telles extrémités.

Pourtant, à la mi-septembre, le pays avait fermé durant quelques jours ses propres frontières avec la Serbie, provoquant une crise sérieuse entre les deux pays. Alors que l’opinion publique croate, comme celles de tous les pays des Balkans, réagit avec empathie au drame des réfugiés – pour beaucoup de Croates, cette tragédie évoque celle qu’ils ont eux-mêmes vécue durant les guerres des années 1990 – l’humanisme affiché par le gouvernement passe bien. Dans le même temps, les accusations lancées contre la Serbie, qui serait «incapable de gérer ses frontières», satisfont les secteurs les plus nationalistes de l’opinion. Zoran Milanovic a même déclaré, le 28 septembre, que la Serbie «avait cessé d’être un Etat», du fait de son laxisme supposé. La reprise de ces antiennes anti-serbes a littéralement coupé l’herbe sous le pied à la droite nationaliste. Le HDZ court derrière la crise des réfugiés, sans parvenir à trouver un angle d’attaque efficace contre le gouvernement.

Les vieilles sirènes du nationalisme

Les conservateurs croates se sentaient pourtant jusqu’à présent avec le vent en poupe, alors que le HDZ a engagé un très net durcissement de son discours, sous la double influence du chef du parti, Tomislav Karamarko, et de la nouvelle présidente de la République, Kolinda Grabar-Kitarovic.

Le mouvement a remis au premier plan la figure de son fondateur, Franjo Tudjman, premier chef de l’Etat de la Croatie indépendante, et cultive un euroscepticisme à peine voilé. Il surfe sur les sujets de société que met en avant l’aile la plus conservatrice de la puissante Eglise catholique, comme l’opposition à toute perspective d’ouverture du mariage aux personnes de même sexe.

Le HDZ s’est également lancé dans une étonnante opération «d’éradication» des derniers symboles communistes du pays, s’en prenant aux rares monuments, places et rues du pays qui portent encore le nom du maréchal Tito. Il a apporté son soutien aux vétérans de la guerre d’indépendance qui s’opposent à l’usage administratif de l’alphabet cyrillique dans les régions où vit encore la minorité serbe.

Ce révisionnisme a culminé en août dernier, lors des cérémonies marquant le vingtième anniversaire de l’opération «Tempête», qui a permis la «libération» des régions croates occupées par les sécessionnistes serbes mais qui a aussi provoqué l’exode d’au moins 200.000 civils serbes de Croatie. Pour la présidente Kolinda Grabar-Kitarovic, le blitzkrieg mené par l’armée croate fut «pur comme de l’eau de roche».

La société croate est profondément touchée par ce virage à droite qui affecte notamment la jeunesse: selon une enquête réalisée cet automne, les trois quarts des lycéens terminant leurs études secondaires ne considèrent pas comme fasciste «l’Etat indépendant de Croatie», créé durant la Seconde Guerre mondiale par les oustachis.

La moitié d’entre eux pensent que l’homosexualité est une sorte de maladie mentale et que les personnes ayant une telle orientation sexuelle ne devraient pas l’afficher en public afin de ne pas exercer une mauvaise influence sur les jeunes. 40% d’entre eux sont fermement opposés à toute tentative de jugement des vétérans de guerre croates pour les crimes commis durant la guerre d’indépendance, et enfin 25% pensent que seuls les catholiques sont de «vrais Croates».

Cette jeunesse tentée par les vieilles sirènes du nationalisme est lourdement frappée par la crise. La Croatie a rejoint l’Union européenne le 1er juillet 2013, mais n’en a encore tiré aucun bénéfice visible.

Malgré une légère décrue cet été, grâce à une très bonne saison touristique, le chômage frappe toujours près d’un quart de la population active et plus de 40% des jeunes – ce qui place la Croatie au troisième rang des pays européens les plus touchés par ce fléau, après la Grèce et l’Espagne.

En quatre ans, on estime que 100.000 Croates, principalement des jeunes diplômés, ont quitté leur pays, notamment en direction de l’Allemagne: dans certains secteurs, comme la santé, le pays commence à manquer sérieusement de professionnels.

Le programme économique du HDZ ne propose pas de changements significatifs par rapport à la politique menée par les sociaux-démocrates. Reste à savoir ce qui motivera les électeurs au moment de se rendre aux urnes: l’exaltation patriotique prônée par le HDZ ou les enjeux économiques. A moins que beaucoup, une fois de plus, ne choisissent tout simplement de s’abstenir.