Enquête: Les couacs de la communication gouvernementale

20141107 luxembourg briefing conseil de gouvernement xavier bettLe gouvernement communique. De plus en plus. En tout, 47 personnes ne s’occupent que de l’image de Xavier Bettel et de son équipe. Elles sont réparties dans les ministères et dans le Service information presse. Que font-elles? Quel rôle jouent-elles?
Et, surtout, pourquoi ce gouvernement dont le Premier – et quelques autres – a d’indéniables talents de communication, se fourvoie-t-il si souvent dans ses sorties?

Quelques exemples d’une communication défaillante

Francine Closener part en vacances en voiture de fonction. La presse en parle, l’opinion publique s’agite. Argument du gouvernement: il n’y a aucune loi qui l’interdit. C’est vrai.
En revanche, c’était une décision malheureuse puisqu’à l’époque, le gouvernement n’annonçait absolument pas de lendemains qui chantent. Puisque ça sentait le roussi, il fallait bien se doter d’un code de déontologie. Bien sévère cette fois-ci. Pas comme la première ébauche de François Biltgen.
Au bout du compte, le texte n’est pas foncièrement différent et, de surcroît, les représentants du peuple n’auront pas leur mot à dire. Braz fait le forcing, le code devient un règlement. «Cela le rend-il moins bon?», demande le ministre de la Justice. En l’absence de débat, difficile à dire.
En juillet 2014, nos confrères du Wort nous apprennent qu’il y aura une nouvelle contribution pour financer la gratuité des crèches bilingues. La presse s’acharne sur Corinne Cahen car son ressort, c’est la Famille. Elle renvoie la balle dans le camp de Claude Meisch qui, lui, s’occupe de l’Enfance. En revanche, Cahen s’exprime sur le sujet sur les ondes de RTL… Et, au sein du gouvernement, l’on joue la carte de la nuance: «Ce n’est pas une contribution!» Mais quoi alors? Le gouvernement esquive. Toujours est-il que le citoyen paiera à partir du 1er janvier. Les médias révèlent aussi que dans les futures crèches gratuites et bilingues, il ne faut pas parler portugais. Ni à l’école d’ailleurs. Corinne Cahen s’enflamme et envoie, via Facebook, un message malheureux qui a le don d’irriter la communauté lusophone.
Faut-il mentionner la baisse des accises sur le tabac afin de compenser la hausse de la TVA? Un défi, même pour le communicant expérimenté. La santé publique devrait toujours triompher sur les questions d’argent.
La liste est plus longue encore.
Maurice Magar

Com

Tant bien que mal, le gouvernement Bettel s’emploie, bien plus que ses prédécesseurs, à mettre au point sa communication. Désormais, chaque ministère dispose de son responsable de la communication, courroie de transmission entre le ministre et la presse.
Il est loin le temps où seuls quelques attachés s’occupaient de ce travail jugé aujourd’hui capital, incontournable. Loin le temps où la presse contactait directement le ministre, sur son téléphone portable notamment, qui aimait tutoyer son interlocuteur.
[cleeng_content id= »752068938″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.99″ t= »article »]Bizarrement, tous ces attachés n’exercent pas nécessairement la même fonction. Ou alors, cumulent. Tous ne sont pas formés. Tous ne jouent pas le même rôle de «facilitateur» des relations avec le ministère et de collecte des informations, ce que pourtant on leur demande. Ainsi, aux Affaires étrangères, Thomas Barbancey, chargé de mission, est «attaché de presse». A l’Agriculture, Yves Kohn, attaché, responsable des affaires juridiques, prend en charge les «relations publiques». Tout comme Judith Meyers, conseillère de direction, à l’Economie.
Atout com
Chez François Bausch (Développement durable), Dany Frank est «responsable communication et relations publiques». A l’Egalité des chances, Isabelle Wickler, conseillère de direction, est aussi «responsable de la communication, des campagnes médiatiques et des publications.»
A la Santé, Dobrosavljevic Sneja décline sa formation plus que sa fonction: «licenciée en communication». Au Travail, le ministre Nicolas Schmit dispose bien d’un attaché «responsable de la communication» mais confesse qu’il «aime bien communiquer lui-même». En phase avec le SIP (Service information presse), tous ces communicants se retrouvent au sein du «groupe de Mondorf». Avec pour pierre angulaire, Paul Konsbruck.
Konsbruck? L’atout com du Premier ministre Xavier Bettel qui se fait épauler, lui, par un «conseiller en communication».
Michel Petit

Les relations se resserrent

…Elles n’empêchent pas quelques bévues.

Communiquer, pour bien faire passer le message. Pour convaincre la population du bien-fondé d’une mesure.
Premier  ministre et ministre d’Etat, Xavier Bettel ouvre une nouvelle voie en introduisant son «conseiller en communication». Conseiller, c’est, fondamentalement, plus important que représentant, attaché ou responsable.
Conseiller, Paul Konsbruck est aussi le porte-parole. De lui-même, et non pas du gouvernement. «Je m’exprime toujours au nom du Premier ministre. Mais je ne peux pas m’impliquer personnellement. Non, je ne suis pas un homme politique».
Par sa communication, notamment à l’issue des conseils de gouvernement et en collaboration avec le secrétaire général du conseil de gouvernement, Jean-Paul Senninger, Paul Konsbruck participe à la mise en œuvre de la politique du gouvernement. Révélateur de sa fonction, il ne s’épanche pas, ni en public ni devant la presse, de la façon dont il conçoit la communication du Premier ministre.
Question: les couacs de la communication relèvent-ils de la maladresse ou, au contraire, d’actes volontaires, de manipulations, comme pour lancer un ballon d’essai dans le microcosme ou la population?

47 communicants sont regroupés dans «le groupe de Mondorf»

Paul Konsbruck s’en défend: «les informations données par communiqués sont le résultat de concertation entre les ministres.» Lesquels ne sont donc pas censés la jouer en solitaire. «Très clairement, dit encore Paul Konsbruck, il y a eu des informations dans la presse qui n’étaient pas favorables au gouvernement.» Ainsi, ces fameux 0,5% (lire en page 7). Ou les informations sur «les fonctionnaires dans les placards, informations qui ne nous faisaient pas plaisir.»
Pascale Kauffman, directeur général de la société de communication Apollo et ancienne de la com à Luxembourg, comprend ces erreurs inhérentes à la jeunesse: «Une bonne stratégie met quatre ans avant de devenir efficace. C’est aussi un domaine où il faut faire preuve d’un esprit d’équipe.» Or, travaillent une ribambelle de chargés de relations publiques au sein du gouvernement qui n’ont pas souvent le profil du communicant, très exigeant. «Il faut connaître le ressort sur le bout des doigts, comprendre l’impact d’une décision sur la population et posséder l’art de prévoir les enjeux d’une mauvaise stratégie de com et, donc, adapter le message en fonction de ce qui est requis», explique la spécialiste.
«En fin de compte, il y a un chef, qui décide en dernière instance, et un exécutant, qui, bon gré mal gré, fait ce qu’on lui demande.» Pascale Kauffman constate l’absence d’une stratégie centralisée. Par ailleurs, la spécialiste affirme que les maladresses liées aux réseaux sociaux sont plus facilement pardonnées. «Le caractère d’internet, ce n’est pas nouveau, c’est que tout va très vite. Les gens le savent, car tout le monde s’est déjà trompé en publiant telle photo ou tel message sur les réseaux sociaux.»
L’utilisation de ces nouveaux outils est indispensable dès lors qu’il s’agit de toucher un large public. «La classe politique ne peut pas ignorer cette évolution.» Cela dit, pas mal de ministres «appartiennent à cette génération qui a dû apprendre à apprivoiser l’ordinateur».
Un premier pas vers une stratégie plus cohérente consisterait en la centralisation de la communication. La professionnelle propose un schéma sur lequel se grefferaient tous les ministères; «une manière de mettre de l’ordre dans les messages gouvernementaux», alors que les communicants ne sont souvent pas des professionnels. Faux problème, selon Pascale Kauffman qui, de-ci de-là, décèle d’excellents exemples comme au Développement durable.
M. M. et M. P.

Un service d’information très officiel

Le Service Information et Presse brasse les photos et communiqués avec un souci de neutralité.

Guy Schuller, directeur du SIP, n’est pas payé pour faire de la «communication». «Nous faisons de l’information. C’est différent. De l’information pure et simple. Nous informons les gens des activités du gouvernement, sans commentaire, sans choix rédactionnel, dans une neutralité totale.» Et la communication alors? «Cela, c’est l’effort que font les ministres pour vendre leur politique.»
Apolitique le SIP? «Notre neutralité est prévue dans les textes de 1991 qui encadrent notre création». Neutralité parfois mise en cause? «A propos des affaires autour du Service de renseignement (Srel), on nous a reproché de ne rien écrire. Mais un débat parlementaire n’est pas une activité du gouvernement. »
Pour les journalistes, le SIP est l’organe qui émet ou relaie moult communiqués, qui accompagne le travail de la presse lors des visites officielles, qui diffuse les photos officielles du gouvernement, qui organise même certaines conférences de presse, ces séances de questions-réponses auxquelles les médias sont conviés pour interroger l’un ou l’autre membre du gouvernement. Pour le plus grand public, c’est lui qui nourrit les sites internet gouvernement.lu et luxembourg.lu. C’est aussi lui qui s’apprête à jouer un rôle – pas encore précisément défini – dans l’accès du grand public aux documents administratifs.

LuxLeaks

Dans les locaux du boulevard Franklin Roosevelt, ils sont 25 à travailler. Et Guy Schuller a recensé, au sein d’un groupe dit «de Mondorf», 47 personnes chargées, à titres divers, de la communication du gouvernement et de ses ministères.
Ce groupe était précisément réuni à Senningen le jour où tombent les révélations du LuxLeaks. Guy Schuller en sourit. «Nous savions depuis plusieurs semaines que l’affaire allait tomber. Quand elle a enfin éclaté, je me suis dit qu’on allait encore attendre 24 heures pour que ça se dissipe, comme le font aujourd’hui les affaires qui agitent l’actualité l’une après l’autre.» Le jeudi 6 novembre, pourtant, le gouvernement ne passe pas par le SIP pour communiquer. «Une conférence de presse comme celle qui s’est improvisée ce jour-là, tous les ministères savent l’organiser. La salle est toujours prête.» Schuller ajoute, taquin: «En l’espèce, ce n’était même pas de la communication gouvernementale stricto sensu. C’est clairement Jean-Claude Juncker qui était visé.»
Jean-Claude Juncker, Guy Schuller a eu souvent l’occasion de l’accompagner. Il était le passage obligé pour obtenir un tête-à-tête à l’Hôtel de Bourgogne. S’il concède s’être assis souvent à côté de l’ancien ministre d’Etat, il importe dans ce cas-là, insiste-t-il, de rester silencieux. «Sauf pour communiquer un chiffre», par exemple.
Aujourd’hui, Xavier Bettel, dispose de son propre porte-parole (lire ci-contre). C’est un changement notable. «Notre métier de base est le même qu’avant. Nous avons été et nous sommes au service de tous les membres du gouvernement», insiste Guy Schuller.
La poussée des publications électroniques et des nouveaux médias force le SIP à plus de réactivité, notamment dans les trois revues de presse quotidiennes qu’il fournit au gouvernement.

Thierry Nelissen

Paul Konsbruck

Le grand écart entre info et com; le journaliste épaule le Premier.

Depuis janvier, Paul Konsbruck, 33 ans, fait partie intégrante du paysage. Pourtant, il n’a rien à voir, directement, et en son nom, avec l’action et le discours politiques. Il conseille le Premier. Tellement d’ailleurs qu’il lui arrive, par inadvertance, de couper la parole à Xavier Bettel pour préciser sa pensée, tout au moins la pensée telle qu’elle doit être exprimée.
Dans le même esprit, en public, le conseiller se penche volontiers à l’oreille de son employeur pour lui éviter de digresser. Il le reconnaît: «Mais, à la télé par exemple, j’évite de l’interrompre.» Car, se dit-il, Xavier Bettel, pourtant maître en com, s’égare parfois. Il ne se vexe pas si son conseiller ajoute sa petite touche à la parole publique.
Konsbruck sait très bien, quand il intervient, qu’il doit «faire attention.» Des députés de l’opposition, Diane Adehm et Gilles Roth (CSV), veillent au grain exigeant, à la Chambre, que «le porte-parole du Premier ministre»respecte son «devoir de neutralité auquel sont tenus tous les fonctionnaires et employés de l’Etat.» «Et ils ont raison», embraye Paul Konsbruck.
De prime abord, Paul Konsbruck n’est pas homme de communication. Ses études de lettres allemandes à l’université d’Heidelberg le destinent à l’enseignement, ce qu’il n’a jamais souhaité. Correspondant pour RTL, il entre dans la grande maison comme journaliste, en 2009. Deux ans plus tard, Eldoradio l’appelle comme présentateur puis rédacteur en chef. Fin 2013, il signe un nouveau contrat avec RTL comme rédacteur en chef adjoint. Mais les sirènes de l’Hôtel de Bourgogne se montrent plus séduisantes.

Schizophrénie appliquée

Il n’a pas envie de dire «non» à Jean-Paul Senninger, qui lui propose le poste de conseiller de Xavier
Bettel. Le néophyte jongle avec sa schizophrénie, accepte le grand écart entre deux postures tellement éloignées, l’info et la com. Il entre d’autant plus facilement que la chose publique le passionne de longue date et que Bettel lui laisse l’opportunité «de définir ma propre tâche.»
En quelques mois, il avale quelques couleuvres. La plus visqueuse concerne l’aide financière aux cultes. Un journal publie une information déposée très brièvement sur la table de négociation et aussitôt mise à la poubelle. «J’ai aussitôt démenti», se rappelle le conseiller. En l’occurrence, entorse à la déontologie de fonctionnaire, voire faute pénale… L’idée d’une plainte en justice fit long feu. De bonne source, il se dit que Paul Konsbruck freina des quatre fers pour éviter toute action en justice. Une autre facette du métier de conseiller en communication?
M. P.

 

Sur les reseaux, interactivite de rigueur

Le duo Bettel-Konsbruck caresse un autre projet de communication, celui de «professionnaliser l’usage des réseaux sociaux.». L’idée n’est pas sotte car l’exercice nécessite des ressources, et donne à voir actuellement des pratiques aussi nombreuses qu’il y a de ministres. Si on s’en tenait à Facebook et Twitter, on pourrait penser que tel personnage est hyperactif alors que tel autre est en congé maladie prolongé… Escroquerie intellectuelle des médias sociaux, bien sûr, puisque ce qu’on peut voir sur un fil info n’est en aucun cas le reflet exact de la réalité. Simplement l’expression d’un choix de communication. Mais si l’un communique à profusion, comment justifier qu’un autre reste muet? Et si deux membres du gouvernement communiquent, comment expliquer qu’ils le font d’une manière totalement différente?
Une Corinne Cahen, qui publiait des choses très personnelles sur internet avant les élections, a pris l’option d’une communication généralement plus neutre depuis qu’on lui a confié un maroquin. C’est un choix adéquat, car il est pratiquement impossible quand on accède aux fonctions ministérielles, de tenir en parallèle une communication professionnelle et des expressions privées. Felix Braz ou François Bausch ont aussi un peu ralenti. Mais comme le dit un spécialiste, «avoir un compte Facebook juste pour être présent, ce n’est pas une stratégie cohérente». L’interactivité est la condition indispensable à la pratique des réseaux. Elle est très consommatrice en temps, et comporte aussi des risques.
Sur le budget, le gouvernement avait pris l’option d’un site internet dédié… mais il a oublié de répercuter son contenu et ses graphismes vers les réseaux sociaux.

 

0,5%

La fameuse contribution pour financer la gratuité des crèches est un des éléments les plus frappants de la communication gouvernementale. Qui en était responsable? Corinne Cahen ou Claude Meisch? Tous les deux se sont exprimés sur le sujet.
Le gouvernement reste avare en informations. Il explique simplement qu’il ne s’agit pas d’une contribution. Qu’est-ce alors?
Et, enfin, comment cette décision a-t-elle pu parvenir à la presse avant que le gouvernement ne puisse s’en expliquer?

 

Commentaire

L’ère de la com. De la manipulation? Non, de l’information, dirait le SIP. Mais tout se mélange. Quoi qu’il en soit, Xavier Bettel, déjà «génie» en la matière selon son conseiller Konsbruck, veut aller plus loin encore en investissant les réseaux sociaux. Les couacs, dont les ministres ne sont apparemment pas avares, montrent toutefois que la diffusion des messages n’est pas toujours bien gérée. Ou bien, s’agit-il d’une stratégie volontaire: orchestrer une fuite pour tâter le pouls de la population. Paul Konsbruck affirme que ce n’est pas le cas.
Investir les réseaux sociaux, ou plutôt organiser la communication sur Facebook ou Twitter. Certains ministres font cavalier seul. Nicolas Schmit tweete en français, c’est le seul, et en son nom propre. Corinne Cahen fâche la communauté lusophone. Un petit effort dans ce domaine serait le bienvenu.
Centraliser les messages, voilà la solution, estime en substance Pascale Kauffman, qui connaît bien la politique du Grand-Duché. Mais au-delà de la qualité de communication, il faut s’interroger sur la portée du phénomène; Guy Schuller n’explique-t-il pas que c’est une façon de vendre la politique. Une mauvaise langue pourrait interpréter: une manière de dorer la pilule. Les plus récents sondages montrent que la cote de «Gambia» est en chute libre. Si une partie de cette perte de confiance est due aux mesures parfois draconiennes du paquet d’avenir, la communication joue certainement aussi son rôle. C’est la première fois que cette question se pose au Grand-Duché. Le précédent gouvernement n’osait même pas s’aventurer dans le monde des réseaux sociaux par exemple. Aussi, ses membres ressemblaient-ils moins à des commerciaux qui ont un produit à vendre.
Or, dans un monde globalisé dans lequel les problèmes deviennent de plus en plus techniques et les liens de moins en moins visibles, un franc-parler précis et clair, qui respecte les uns et les autres ne serait pas tout à fait inopportun.
Maurice Magar et Michel Petit
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