Enquête: L’environnement en péril

Michel Petit / La Commission Juncker veut alléger les directives «habitats» et «oiseaux». Levée de boucliers.

Juste de la simplification administrative? Juste un besoin de repenser le droit environnemental? Quantité d’ONG et d’associations de défense de l’environnement craignent comme la peste que les velléités de la Commission Juncker mettent à mal les avancées, bien trop faibles encore, de tout ce qui touche à la biodiversité.
En cause, la directive «oiseaux», de 1979 et celle dite «habitats-faune-flore» de 1992. Celles que veut précisément alléger la Commission. Ces deux textes ont généré le réseau des sites «Natura 2000» que le Luxembourg, davantage que les autres Etats, étend sans cesse. De fait, d’ici peu, ce label protégera plus de 20% du territoire (18%, en moyenne, en Europe).
Les textes visent à préserver les habitats des espèces, de même que les habitats naturels considérés comme menacés sur l’ensemble du continent. Ils détaillent également le dispositif de protection pour les espèces et leurs habitats. Ils précisent encore les conditions de prélèvement d’espèces, encadrant la chasse et la pêche.
Depuis 2013, le programme européen Refit est censé clarifier et simplifier la législation. Et, en aval, réduire les dépenses.
D’où le risque, perçu comme tel par 90 ONG, d’un détricotage et d’un affaiblissement du corpus juridique européen de protection de l’environnement. «Le programme, disent les contestataires, est particulièrement inquiétant en raison de la pression croissante pour affaiblir les lois de l’UE qui apportent des bénéfices considérables aux personnes et à l’environnement.»

Liste rouge

Photo: Editpress /  Fabrizio Pizzolante
Photo: Editpress / Fabrizio Pizzolante

Ils craignent aussi les lobbys, des investisseurs industriels, des sociétés de construction, des auteurs du développement des infrastructures des milieux agricoles, tenus d’accepter des prescriptions qu’ils estiment être un frein à leur action (lire par ailleurs l’avis de la Fedil).
Le Luxembourg se montre très sévère à l’égard de tout changement. Tant au niveau du Mouvement écologique (Méco) et de natur&ëmwelt que du ministère.
Son message est édifiant: «Pas touche aux directives, un point c’est tout.» Carole Dieschbourg a déjà exprimé son refus de tout assouplissement. Car si chacun se félicite des bienfaits de «Natura 2000», visibles par exemple par le retour et l’établissement de plusieurs espèces disparues depuis des lustres (les cigognes noires et blanches), les études montrent une poursuite de la dégradation de la biodiversité. A l’occasion de la Journée de la biodiversité, le 22 mai, le ministère ajoutait que «les herbages maigres et riches en fleurs affichent une régression annuelle particulièrement alarmante». Quant au rapport sur l’état de la conservation des habitats et des espèces couverts par la directive, pour la période 2007-2012, il relate «un bilan mitigé.» Au Luxembourg aussi.
Certes, l’avifaune y reste très diversifiée (310 espèces sauvages recensées). Mais la centrale ornithologique de natur&ëmwelt arbore une triste liste rouge: 25 espèces sur une liste d’alerte, 29 dans un état de conservation critique, 13 considérées comme éteintes. Parmi celles-ci le tarier des prés, pourtant bien présent jadis, semble ne plus s’être reproduit depuis 2012.
Un constat: de plus en plus d’espèces entrant dans la liste rouge sont liées au milieu agricole.

Bénéfices économiques

Selon l’agence européenne pour l’environnement, 30% des oiseaux nicheurs régressent depuis le début du millénaire. En revanche, 20% retrouvent la forme, ce qui place le Luxembourg en 17e position européenne.
«Mais que serait-ce, dit en substance Blanche Weber (Méco), si les directives n’avaient mis la pression sur les Etats membres afin que ceux-ci votent des législations restrictives?» Les naturalistes tiennent le même langage sur le rôle déterminant des législations qui ont permis le rétablissement «d’espèces emblématiques telles que le butor étoilé, le loup gris et le lynx ibérique.»
Des sites ainsi protégés sont devenus célèbres dans le monde entier: les zones humides du Parc national de Donana (Espagne) habitat du flamant rose et de l’aigle ibérique, les marais du Danube (Roumanie), habitat des pélicans blancs et frisés et du pygargue à queue blanche.
Aux indéniables avantages environnementaux, les défenseurs des directives, qu’ils souhaitent, au contraire, voire renforcées, avancent les profits économiques, évalués entre 200 et 300 milliards: stockage du carbone, atténuation des risques naturels (les retenues d’eau naturelles absorbent les crues), l’épuration des eaux, la santé. Sans compter le tourisme, s’il est respectueux.
Aussi, Birdlife Europe, le Bureau européen de l’environnement, les Amis de la Terre et le WWF suggèrent-ils de participer à la consultation publique initiée par la Commission qui a entamé le processus de révision en janvier 2015. Celui-ci arrivera à son terme lors de la présidence néerlandaise.
En revanche, c’est sous la présidence luxembourgeoise, en octobre sans doute, que devrait être dévoilé un rapport intermédiaire.

Lire l’enquête au complet dans Le Jeudi du 28 mai, disponible en kiosque ou, en format pdf, ici.