Des enfants-rois qui trinquent / «L’Echange des princesses», de Marc Dugain

Manfred Enery / L’Histoire recèle des drames cruels. Tel celui de l’infante d’Espagne et de la fille du régent de France qui, en 1721, furent échangées pour de triviales raisons diplomatiques. Du roman qu’en a fait Chantal Thomas, Marc Dugain a réussi une adaptationplus qu’inspirée.

En 2013, lors de sa parution, le roman historique L’Echange des princesses de Chantal Thomas a fait grand bruit comme, en 2002, son précédent livre Les Adieux à la reine qui est devenu en 2012 un des meilleurs films de Benoît Jacquot – avec Diane Kruger qui campe la reine Marie-Antoinette et Xavier Beauvois dans le rôle du roi Louis XVI, tous deux emportés par les tourments de la Révolution de 1789.

Avec L’Echange des princesses, on plonge dans les troubles années qui ont suivi la mort de Louis XIV en 1715. Louis XV, son arrière-petit-fils et successeur né en 1710, règnera durant presque soixante ans. Les premières années sont gérées par un régent plus adroitement cynique que simplement machiavélique – Philippe d’Orléans – qui fut déjà cinématographié par un malicieux Philippe Noiret dans Que la fête commence (Bertrand Tavernier, 1975). En ces temps-là, les royaumes d’Espagne et de France sortent, exsangues et laminés, d’interminables petites guerres sans nom. Pour solder le conflit, quoi de plus simple que de mettre l’infante d’Espagne Marie-Victoire de Bourbon (née en 1718) dans les bras de Louis XV, et Louise-Elisabeth d’Orléans (appelée aussi Mademoiselle de Montpensier) dans ceux du prince des Asturies, don Luis (né en 1707)? Ce qui ressemble cruellement à un marchandage est contractualisé avec dextérité. Comme l’a écrit Chantal Thomas, ces enfants sont des jouets (…) dans les plans politiques qui les dépassent. Marie-Victoire, Louis XV, don Luis et Louise-Elisabeth de Montpensier vont servir de monnaie d’échange afin de consolider les lignées, sans qu’on se préoccupe pour autant de quelconques risques de consanguinité. Manipulés sans état d’âme par le régent Philippe d’Orléans (doublé par l’habile Saint-Simon), par les souverains d’Espagne, par des gouvernantes zélées au château de Versailles et dans l’Escurial madrilène et par quelques ecclésiastiques couards, tous ces enfants-rois sont acculés à obtempérer sans autre forme procès. L’avenante infante soulève de petites questions qui déstabilisent petit à petit les Bourbons à Versailles et au Palais-Royal. Et Louise-Elisabeth, à Madrid, toute empreinte d’un féminisme de bon aloi, horripile plus qu’il ne faut le roi Philippe V, fatigué de régner et de devenir son beau-père.

Le romancier Marc Dugain est déjà l’auteur d’un film plus qu’estimable (Une exécution ordinaire, portrait d’un équivoque Staline interprété avec malice par André Dussolier), et d’un conséquent téléfilm (La Malédiction d’Edgar, voué au fameux patron du FBI Hoover) – tous deux adaptés de ses propres livres. Avec L’Echange des princesses, il innove en travaillant avec l’auteure du roman, Chantal Thomas, grande spécialiste du XVIIIe siècle et de ses Lumières aussi claires qu’obscures…

Dans ce film, Marc Dugain réussit à diffuser un climat magnifiquement solaire dans les appartements des palais royaux, avec cependant quelques recoins sombres et glauques et, encadrant le film, l’aller et retour des princesses avec les intempéries qui insupportent les augustes voyageuses. Les brumes paraissent alors allonger les routes accidentées des deux royaumes et perdre les royales embarcations dans les limbes d’une Histoire oublieuse. Son chef opérateur Gilles Porte a le sens de cette splendeur qui n’est jamais ostentatoire et permet à Marc Dugain de capter tout ce qui suinte des chambres et des vestibules sournois: la déliquescence des pouvoirs, fussent-ils de «droit divin», ou les frustrations sexuelles de la noblesse de robe, comme le touchant don Luis qui s’occupe d’onanisme avant d’empoigner le chapelet. On glisse avec une vélocité enjouée sur ces atmosphères délétères, où les enfants sont des marionnettes et les adultes qui les manipulent des pantins lustrés par un déficit en matière politique. En ce sens cet Echange des princesses exhale la fin d’une époque qui se parachèvera à la fin du XVIIIe siècle et n’est pas sans évoquer ce qui se joue aujourd’hui dans quelques démocraties fragiles.

Olivier Gourmet (le Régent), Igor Van Dessel (Louis XV), Lambert Wilson (Philippe V), Juliane Lepoureau (Marie-Victoire) et surtout Catherine Mouchet (la gouvernante de Versailles) sont pour beaucoup dans la réussite d’un film… royal!