En France,le suspense

DANIELE FONCK / Elle était partie pour être ennuyeuse la campagne électorale de la présidentielle, avec, au second tour, un duel Fillon – Le Pen presque plié dès le départ. Surtout après la primaire de la gauche qui avait renvoyé Manuel Valls, et donc la politique gouvernementale, au vestiaire et investi Benoît Hamon, censé ramener le Parti socialiste vers les fondamentaux de la social-démocratie. Tout cela alors que Hollande avait raccroché les gants.

Puis sont arrivées les affaires. A elles seules, des semaines entières, elles ont tenu en haleine les Français. Et tandis que Fillon, l’incarnation même de l’intégrité autoproclamée, l’irrésistible et tranquille tombeur de Sarkozy et de Juppé lors de la primaire de la droite, s’empêtrait dans les ennuis judiciaires, Emmanuel Macron se hissait en tête de course. En se la jouant moderne et en piochant ses recettes tantôt à gauche, tantôt à droite.

Et, encore une fois, tout semblait plié. Le duel annoncé opposerait Macron à l’incontournable Le Pen. Avec, au second tour, le champion d’«En Marche!» l’emportant haut la main. D’autant plus qu’à gauche, Hamon et Mélenchon, chassant en grande partie dans la même réserve électorale, se condamnaient tous deux, faute de s’unir, à une Bérézina annoncée.

S’est imposée alors, à gauche, au centre et même à droite, dans une logique du «tout sauf Le Pen», la consigne du vote utile qui, pendant quelques semaines, a laminé à la fois la droite classique des Républicains et la gauche. Macron étant, aux yeux de beaucoup – y compris de bien des barons du parti socialiste, Valls en tête –, le seul rempart face au Front national.

C’était sans compter avec la ténacité d’un Fillon qui, en criant au complot d’Etat qui serait orchestré par un cabinet noir piloté par l’Elysée, a su regonfler le moral de ses troupes. Résultat, la droite s’est ressoudée autour de lui, et le voilà prêt à repartir à la conquête des voix perdues. Mais, depuis peu, et c’est nouveau, le phénomène Macron offre, contre toute attente, une bulle d’oxygène à celle-là même qu’il croyait saigner, la gauche. Elle qui, il y a quinze jours à peine, se croyait pour longtemps reléguée aux oubliettes. Or, ce n’est pas Hamon – jugé trop à gauche par l’aile droite du PS et trop faible par l’aile gauche – qui en profite, mais à sa gauche, Mélenchon.

Ainsi, au fil des rebondissements, témoignant du désarroi de l’électorat et de son instabilité, quatre candidats sont, aujourd’hui, à dix jours du scrutin, à même de l’emporter. Du jamais-vu! D’un sondage à l’autre, l’écart entre eux se réduit. Macron et Le Pen s’essoufflent, alors que Fillon ose croire à un sursaut à droite et que Mélenchon, galvanisé par les foules, est porté par une vague d’euphorie.

Sans oublier les «petits candidats», qui, à l’instar d’un Dupont-Aignan à droite ou d’un Poutou à l’extrême gauche, sont devenus un peu moins invisibles et pourraient faire de menus dégâts dans tous les camps.

Avouons toutefois que l’idée d’un second tour Le Pen – Mélenchon est pour le moins saugrenue. Comment s’imaginer que la France n’assumerait plus, demain, un rôle de leadership en Europe suite à l’élection d’un pseudo-communiste ou d’une facho? Bien entendu, et ça non plus, il ne faut pas l’oublier, tout ce feuilleton électoral, avec ses prévisions en yo-yo, ne se joue pour le moment que dans la sphère virtuelle des sondages. Et c’est de ces derniers, peut-être, que vient le plus grand suspense. Eux qui, lors des primaires, n’ont su prédire ni la victoire, à droite, de Fillon, ni, à gauche, celle de Hamon.