DISSONANCES / Reporter

Jean-Louis Schlesser / Quand, l’épisode Erny Gillen terminé, l’archevêché décida la reprise en main de la ligne éditoriale du Luxemburger Wort par Luc Frieden interposé, il s’ensuivit un certain nombre de dommages collatéraux au sein de la rédaction du quotidien. A côté du départ du rédacteur en chef, il y eut les démissions d’un jeune loup du journalisme, Christoph Bumb et de Laurence Bervard pour créer un journal online, qu’ils appelèrent reporter.lu. Ils furent rejoints, entre autres, par un garçon posé et tranquille, Laurent Schmit, également transfuge du Wort. L’ambition était de faire exploser le formatage normatif de la presse d’opinion, le conformisme de RTL, le consensualisme érigé en religion d’Etat. Il est vrai que les authentiques coups de pied médiatiques dans la fourmilière grand-ducale furent plutôt rares.

A sa création, l’ambition de reporter.lu était de mettre un terme à cette tiédeur opportuniste. Créé avec l’argent de ses abonnés, continuant de demander le prix fort pour un abonnement (Mediapart demande 11 euros par mois, reporter.lu 15 euros), en concurrence avec l’offre gratuite, reporter. lu est dans l’obligation de devoir frapper souvent, vite et fort.

Que cet impératif puisse aboutir à la trahison des ambitions de moralité et de probité affichées, reporter.lu vient de le démontrer avec sa polémique concernant le financement du cinéma luxembourgeois. Une ministructure telle que celle de reporter.lu a des ressources limitées et le temps qu’un journaliste peut consacrer à son sujet est forcément limité lui aussi. Dans le cas du papier sur le financement du cinéma, le(s) auteur(s) durent s’improviser spécialiste(s) – ou du moins laisser auprès du lecteur l’impression qu’ils l’étaient devenus dans un temps record. Il fallait faire du journalisme «d’investigation», il fallait trouver des méchants, en l’occurrence les producteurs et, ensuite, l’organisme de soutien public qui dépend de Xavier Bettel et implicitement son directeur, Guy Daleiden.

Que le résultat de ces recherches soit un raccourci tendancieux n’est peut-être pas le reproche le plus sérieux. Que le(s) auteur(s) se soient laissé manipuler dans leur quête d’information en est un autre, mais le plus grave me semble être qu’il(s) en accepte(nt) gaiement les conséquences qui vont à l’exact opposé de leur promesse de départ. La production culturelle subventionnée – aucune personne sérieuse, sous nos latitudes, ne conteste ce mandat donné aux instances politiques – sera toujours dans un champ de frictions somme toute normales étant donné la nature des protagonistes de part et d’autre. Souvent les modus vivendi sont précaires mais, tant que subsiste une volonté de partenariat, on pourra progresser et… travailler. La thèse de départ du (des) auteur(s) du papier mis online le 28 septembre est justement de dire que le modus vivendi serait gravement vicié. Pour reprendre l’expression souvent reprise sur Monsieur Jourdain dans le Bourgeois Gentilhomme de Molière qui se réjouissait de «faire de la prose sans le savoir», j’ai le déplaisir de déclarer aux reporters qu’ils font du populisme, peut-être sans le savoir, ou alors, ce qui est plus probable – impératif de réussite oblige –, en sachant très bien ce qu’ils font. Dommage.