Dissonances/ Fuck Off, Google…

Jean-Louis Schlesser / Non, l’invective n’est pas de ce cher Etienne Schneider regrettant le flou autour de l’implantation de Google dans notre beau pays.

Les anciens parmi nous risquent de se souvenir du slogan «Yankee go home» avec sa variante allemande «Ami go home». Il participait de l’anti-américanisme d’une partie de la gauche européenne (même non marxiste) pendant la guerre froide. Il est vrai que la présence militaire américaine massive – de l’ordre de 200.000 soldats et aviateurs rien qu’en République fédérale d’Allemagne par exemple – pouvait incommoder.

Le monde d’alors relevait d’un manichéisme primaire: les méchants, les tenants du totalitarisme, les conquérants, les anticapitalistes se trouvaient à l’Est. La liberté, la joie de vivre, la créativité, l’esprit d’entreprise à l’Ouest, du côté des bourgeois.

Certes, heureusement, certains se permettaient de faire des analyses plus nuancées, mais, réfléchissons et souvenons-nous: est-ce que, même parmi les staliniens endurcis, il y en avait beaucoup qui, en leur for intérieur, au-delà du calcul politique, pensaient que les régimes de l’Est européen, de l’Union soviétique, de la Chine maoïste correspondaient vraiment à l’utopie, au paradis des travailleurs et des paysans voulus par les fondateurs du mouvement dont ils se réclamaient.

Ce débat structurait le combat politique côté occidental, justifiait ou mettait en cause l’atlantisme sous la houlette américaine et servait de fond diffus de la cosmologie politique des années d’après-guerre. Il vibrait comme un recours ultime lors des luttes sociales, de sorte que le spectre d’une authentique révolte contre les inégalités et l’oppression ne pouvait jamais être totalement écartée… jusqu’en 1989, époque charnière si jamais il y en eut une.

Si l’histoire ne s’est pas arrêtée au moment de l’effondrement de l’empire soviétique comme le pensait Francis Fukuyama (il a fait amende honorable depuis), elle a changé de protagonistes.

Une partie des ennuis des partis politiques traditionnels et l’air d’obsolescence entourant bon nombre de luttes syndicales classiques proviennent du fait que ce basculement copernicien n’a pas été intégré dans leur réflexion.

Une des menaces totalitaires actuelles est endogène, elle provient de l’intérieur de nos sociétés, de l’extrême droite, des cinquante nuances de brun (Fifty Shades of Brown) allant du brunâtre local aux bruns foncés transalpins et transatlantiques. Ensuite, et j’en viens au Fuck Off, Google, un mouvement citoyen est nécessaire, un mouvement qui s’érige contre la plus grave menace totalitaire actuelle, celle en provenance des grands acteurs de l’économie numérique qui utilisent la technologie avancée pour en faire un instrument de pouvoir, de contrôle et de manipulation à leur service.

Ce que les pouvoirs totalitaires de type marxiste-léniniste ont essayé imparfaitement de réaliser en utilisant la force brute et la coercition (et en se cassant la gueule en dernière instance), Google, Facebook et compagnie vont le réussir de façon insidieuse, en prétextant agir dans l’intérêt du plus grand nombre mais, en réalité, pour exercer une hégémonie dans les domaines qui détermineront de quoi demain sera fait. Laisser ces enjeux sans autre forme de procès entre les mains d’une poignée de démiurges autodéclarés californiens, relève de la folie.