DISSONANCES / Frustrations automobiles

Nous avons tous nos problèmes. Le traitement de ces problèmes a lieu dans un endroit nommé cerveau, le même cerveau dont parlait, il y a quelques années, un responsable de la télé française lorsqu’il expliquait sa stratégie marketing: «Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.» Le temps de cerveau humain du résident luxembourgeois n’est heureusement pas uniquement disponible pour acheter du Coca-Cola. Il est accaparé – dans une mesure étonnante pour un pays aux dimensions exiguës – par les difficultés rencontrées lorsqu’il s’agit de se rendre de A à B. S’il s’agissait du Canada, où la distance entre Halifax à l’Est (A) et Vancouver à l’Ouest (B) est de 5.800 kilomètres – celle entre Pétange et Huldange n’est même pas de 100 km – on serait moins étonné du temps de cerveau accordé aux déplacements. J’ai vérifié sur le site du quotidien Toronto Star, qui est le site Internet le plus visité du Canada (l’équivalent canadien de rtl.lu, toutes proportions gardées) et qui nous vient d’une très grande ville (6 millions d’habitants pour le grand Toronto), fort sympathique, dynamique, ouverte sur le monde: pas une ligne sur la «mobilité». Sur le site rtl.lu précité, vous prenez un jour de semaine au hasard et vous constatez qu’un tiers des «news» est consacré à des chantiers, des routes barrées, des embouteillages, des accidents, des projets d’aménagement routier.

Plusieurs explications pour cet étonnant phénomène sont à envisager. Peut-être que les Torontois – habitants d’une ville où la qualité de vie est exemplaire – n’ont effectivement pas de problèmes de transport. Autre éventualité: ils n’en font pas grand cas et mettent leur temps de cerveau au service de causes et d’enjeux plus importants. Soyons pour une fois, une fois seulement, d’accord avec un ancien ministre des Transports, ancien député européen, Robert Goebbels, qui disait que dans notre beau pays il y a 100.000 experts patentés en circulation automobile, gestion et coordination de chantiers et qu’il existe un repaire d’ignares et d’imbéciles qui n’y connaissent que dalle: l’Administration des ponts et chaussées.

Il se pourrait également que cette étrange et démesurée fascination grand-ducale pour les ponts, les chaussées, les chantiers et les mouvements d’humeur qui s’y rattachent soit le symptôme d’autre chose. Comme, par exemple, la frustration d’avoir acheté cher, avec de l’argent qu’on n’a pas, un engin dont on n’a nul besoin pour impressionner des gens qu’on n’aime guère et… de rester bloqué pendant une heure et demie sur l’A1 avant de pouvoir sortir au rond-point Serra.

Autre explication: un malaise maladroitement exprimé devant une évolution qu’on perçoit comme incontrôlée, sortie du raisonnable, évolution dont, d’un côté, on est le bénéficiaire et dont, de l’autre côté, on déplore les ravages et les conséquences désastreuses, même à court terme. Ce conflit, porteur de contradictions difficiles à gérer, induit des tensions et, souvent, des comportements agressifs, quelques fois carrément asociaux. Et tout ça à cause de bêtes bagnoles.

Jean-Louis Schlesser