Dissonances/ Eviter le pire

Jean-Louis Schlesser / sortie du franquisme en 1975 après y être entrée en 1939 après la défaite de la République, l’Espagne n’a cessé de nous faire peur. Elle a également été l’occasion de se réjouir du fait – alors que certains pensèrent qu’un retour à une guerre civile était possible, sinon souhaitable – que la transition vers une société démocratique après Franco ait pu se passer sans trop de casse. Ce n’est qu’un an après la mort de Franco qu’une réunion d’un parti politique de gauche, le PSOE a pu avoir lieu. La liberté syndicale date de 1977, tout comme la première loi d’amnistie qui eut comme conséquence que les crimes commis sous Franco restent impunis, mais qui a également évité que le pays reste englué pendant des décennies dans les procès et les règlements de compte.

C’était un choix difficile et même s’il fut douloureux pour beaucoup de victimes du fascisme, ce fut certainement l’option la plus raisonnable. L’Espagne a survécu au séparatisme terroriste des Basques, elle est venue à bout d’une tentative de putsch en 1981, elle s’est modernisée en un temps record et a profité avant la crise financière des largesses de l’Union européenne.

Selon le classement de l’Economist, l’Espagne figure parmi les «démocraties complètes», alors que ce n’est, par exemple, pas le cas de la Belgique, de l’Italie ou d’Israël. Elle a aussi tragiquement baissé le froc – surtout en Catalogne – en acceptant de faire le jeu d’un tourisme de masse de la pire espèce qui l’a défigurée par endroits au sens propre comme au sens moral.

M. Puigdemont est né en 1962. Il avait donc l’âge de raison lorsque la transition démocratique espagnole a pu se mettre – difficilement, précautionneusement – en route. Quoiqu’étant très jeune lors d’étapes cruciales, il n’a pas pu lui échapper que cette évolution qui a forcé l’admiration de gens attentifs aux soubresauts de l’histoire, dotés d’un minimum de culture politique, que ce chemin n’a pu être parcouru que par une nation mature, une Espagne forte et surtout unie contre l’obscurantisme des fascistes et de leurs héritiers. Ce que je reproche à M. Puigdemont et à ses compères nationalistes, régressifs, jusqu’au-boutistes, c’est la faute impardonnable d’avoir oublié l’histoire récente de leur pays et leur mépris total pour tout principe de droit. Leur entreprise de sédition, minoritaire même dans le territoire auquel elle est destinée, n’a pas de base légale, ni en Espagne, ni en droit international. Si une République catalane devait exister, cette entité se retrouverait au ban des nations, exclue de l’Union européenne et de toutes les organisations internationales, ONU comprise. Qu’on ne m’en veuille pas, mais certains aspects de la démarche des séparatistes me rappellent Marine Le Pen quittant l’UE et l’euro.

A part ses électeurs, étonnamment nombreux, je crois que peu de gens, peu de responsables politiques en Europe ont la moindre sympathie pour Monsieur Rajoy et le Partido Popular, son parti enseveli sous les scandales. Personne n’a apprécié la main lourde du gouvernement espagnol pendant la gestion de ce drôle de conflit. Quel gâchis qu’il faille néanmoins lui souhaiter qu’il réussisse à éviter le pire.