Dissonances / Cinq millions de florins

L’épouse d’un futur souverain britannique, dont on ne sait pas sur quelle(s) partie(s) de l’actuel Royaume-Uni il va régner quand il accédera au trône, nous a rendu une visite-éclair qui combla de joie tous les lecteurs grand-ducaux de Gala, versions allemande et française confondues. La duchesse Kate vint en envoyée spéciale, en mission diplomatique, mandatée par un pays qui, en 1867, était à même de tirer les ficelles dans n’importe quelle partie du monde, apparemment également dans la nôtre.
C’est un traité négocié à Londres qui permit au Grand-Duché de Luxembourg de se faire garantir une curieuse espèce d’indépendance et de neutralité par l’Autriche, la Russie, la France, la Prusse et la Grande-Bretagne, excusez du peu.
Ces jours-ci, l’ambition suprême du Royaume-Uni est de négocier un traité qui permettrait à Londres de ne plus devoir se mêler d’affaires continentales et, en retour, qui empêcherait le continent de se mêler des affaires du Royaume-Uni. Ce sera possible, mais penser que le Royaume-Uni sortirait gagnant de cette opération me semble relever d’une douce illusion post-impériale.
Entre des ambitions impériales naissantes – celle de la Prusse de Bismarck après la victoire sur l’Autriche, celle de l’empereur Napoléon III –, l’existence d’un Luxembourg «indépendant» – qui avait une population qui se considérait comme «allemande», mais avait des sympathies françaises, était obligé de tolérer une garnison prussienne détestée et avait comme Grand-Duc un roi néerlandais – avait des contours flous. Et elle avait maintenant un prix: cinq millions de florins, somme que Napoléon le Petit (comme le nomma Victor Hugo) proposa au roi Guillaume III des Pays-Bas, qui était dans la dèche à ce moment, pour se porter acquéreur de nos terres.
L’opinion publique allemande, chauvine comme toutes les autres en Europe, eut vent de cette transaction proposée et se révolta parce qu’elle nous prît, nous les Luxembourgeois, pour des Allemands! Bismarck fut obligé de retirer l’accord qu’il avait déjà donné à Guillaume et à Napoléon III. Celui-ci insista et on se prépara, avec quelques années d’avance, à une guerre franco-prussienne. C’est cet embrouillamini que la conférence de Londres de 1867 essaya de tirer au clair. La guerre franco-prussienne débuta trois plus tard.
En ce qui me concerne, je retire quatre enseignements de cet épisode trouble. D’abord qu’il fut pour Napoléon III le début de la fin avec, à la clé, la défaite française à Sedan en 1870 et la fin définitive des empires français. Ensuite, que ce sont les manipulations nationalistes, aboutissant au chauvinisme qui furent à l’origine des désastres et des suicides manqués à répétition européens. En troisième lieu, la façon en usage à l’époque de faire de la politique nous laisse pantois. De marchandages, en traités secrets, en échanges territoriaux au mépris des populations, au cynisme plein de morgue des classes dirigeantes, le citoyen «moderne» doit mesurer, je le dis sans ironie, le progrès moral considérable depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et il doit en apprécier la pérennité, malgré les efforts des Le Pen, Farrage, Wilders et de leurs épigones de le réduire à néant.
Finalement, nous avons appris à nous remémorer ce que nous valons: cinq millions de florins. Si quelque économiste spécialisé dans ce genre de calculs pouvait me livrer une approximation du montant en euros, je lui en serai reconnaissant.
Notons qu’en cette même année 1867 la Russie céda l’Alaska aux Etats-Unis pour la somme de 7,2 millions de dollars.

Jean-Louis Schlesser