Discriminations: la charrue avant les bœufs?/spots

Quand quelqu’un subit une atteinte à l’un de ses droits fondamentaux, il cherche naturellement à comprendre pourquoi cela lui arrive – et l’une des explications qui pointent le plus fréquemment, c’est qu’il s’agit d’un acte ou d’une décision «discriminatoire» à son encontre, en raison de son sexe, de son origine, de sa religion, de ses opinions ou de toute autre caractéristique de sa personne.

Le non-respect d’une norme juridique traduisant un droit fondamental est ainsi interprété comme non-respect de la personne même qui a subi un préjudice.

Il arrive certes que cette «discrimination» éprouvée tout d’abord de manière très subjective repose sur des éléments objectifs qui ressortent clairement de l’attitude de l’auteur de la «discrimination».

Mais celle-ci peut aussi dépendre de circonstances objectives tout à fait étrangères à la mentalité et aux opinions de celui que nous suspectons d’avoir voulu nous discriminer: une atteinte réelle à un droit fondamental n’a pas nécessairement le caractère de discrimination.

Cela n’est pas toujours facile à expliquer à une personne qui se considère victime d’un traitement inégal.

Parfois même, les défenseurs des droits de l’Homme se font «piéger» par leur propre discours anti-discriminatoire qui conforte (à peu de frais) le sentiment légitime des personnes qui s’adressent à eux, alors qu’elles ont réellement subi un dommage.

En effet, il est beaucoup plus commode de dénoncer une «mauvaise intention» (et de poursuivre le fautif présumé, fût-ce par des invectives) que de chercher à déceler les véritables dysfonctionnements administratifs ou politiques de l’Etat de droit qui conduisent aux atteintes aux droits de l’Homme perçues comme discriminations.

En réalité, la simple dénonciation d’une inégalité de traitement agit souvent au mieux sur le symptôme, au pire elle risque de stigmatiser la victime ou le groupe auquel elle appartient.

Certes, la lutte contre les discriminations renvoie à une obligation d’égalité de traitement, mais cette égalité doit se comprendre comme l’égalité de l’accès aux droits fondamentaux, pas à un traitement «identique».

Une telle exigence peut entraîner la création de dispositions particulières en faveur de personnes vulnérables, donc de «discriminations positives» qui ne représentent cependant que des instruments d’accès aux droits, et pas des droits particuliers revenant à tel ou tel groupe de personnes.

Parce que dans l’humanité l’altérité est accidentelle et pas essentielle, on ne consolidera pas les droits universels en les fondant sur des situations particulières.

Ce n’est pas parce qu’on est étranger ou femme ou senior ou handicapé qu’on a les droits universels en partage, mais parce qu’on fait partie de l’espèce humaine.

Dans ce sens, pour parler comme Aristote, les véritables droits «spécifiques» sont bien les droits de l’Homme dans ce qu’ils ont d’universel.

Claude Weber,

Ligue des droits de l’Homme