Dilemme cornélien / Un monde immonde

Le déni de démocratie continue en Espagne, c’était à prévoir. Tout comme étaient à prévoir les élections du 21 décembre dernier, voulues par Madrid pour débloquer la crise provoquée par la volonté de sécession des indépendantistes catalans. Ces derniers, malgré toutes les pressions – la mise sous tutelle de la Catalogne, la prison ou l’exil pour leurs leaders –, ont remporté le scrutin et nous voilà revenus à la case départ.

Il y a un parfum de tragi-comédie dans tout cela, avec un Etat central qui ne tend aucune main, et des indépendantistes augmentant la mise, investis qu’ils se croient par le vote populaire. Se joue l’éternelle question de la légitimité. Madrid ne parie que sur la Constitution, la cour constitutionnelle et la légitimité d’Etat, alors qu’à Barcelone on estime, après avoir été adoubé par les urnes, qu’on a le droit de choisir son président. Soit dit en passant que le candidat du Parti populaire, soutenu par le Premier ministre Mariano Rajoy, n’a même pas dépassé la barre des 5%. Une claque pour les unionistes, devant leur rabaisser le caquet, mais non, Rajoy persiste et signe. Et bloque de nouveau la situation. Et pérennise la crise.

Pourquoi? Parce que les Catalans – du moins les trois partis formant la majorité au nouveau parlement (Ensemble pour la Catalogne, Gauche républicaine de Catalogne et Candidature d’unité populaire) – voudraient comme président de la Généralité celui qui l’a été auparavant, à savoir Carles Puigdemont. Petit problème, celui-ci se trouve en exil. Et s’il rentrait en Espagne, il irait tout droit en prison.

Voilà que tout le monde est acculé. Rajoy qui, humilié par la claque électorale, semble en faire une affaire personnelle, et les indépendantistes qui ne peuvent pas trahir leur champion.

Certes, ce dernier, pour débloquer la situation, avait, au lendemain de l’élection, déclaré, depuis Bruxelles, que «le temps était venu d’engager le dialogue et de réparer les dégâts», mais à Madrid on n’a pas daigné entendre cet appel.

Sur quoi mise Rajoy dans tout cela? Que les indépendantistes s’entredéchirent?

Oh, il y a eu quelques bisbilles entre les partisans de Puigdemont et la Gauche républicaine, mais les mains du chef de file de cette dernière, Roger Torrent, président du nouveau parlement, sont liées. Il ne peut pas s’allier aux unionistes, sous peine d’être disqualifié. Il ne peut pas non plus «sacrifier» Puigdemont puisque cela déclencherait de nouvelles élections à l’issue incertaine.

Résultat des courses, la session d’investiture du président a été repoussée. Pour contourner l’obstacle constitutionnel. Mais on voit mal comment, à moins que Puigdemont ne jette l’éponge, la crise pourrait être résolue.

Puigdemont, pendant ce temps, continue d’être le personnage tragique que la situation a fait de lui. Il peut soit monter très haut et redevenir président de la Catalogne, soit tomber plus bas et atterrir en prison. Les honneurs ou la déchéance, tel est le dilemme cornélien de Puigdemont.

Jean Portante