Dignité / Spots

Qu’ont-ils en commun, tous ceux qui ne veulent plus de ce modèle de société dans lequel nous, Européens, vivons depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale?

Les déshérités, les laissés-pour-compte, mais aussi tous ceux qui sont simplement envahis par l’ennui, par le manque de perspective ou d’orientation, ceux qui ont, certes, encore assez à manger et qui n’ont pas froid, mais qui s’emmerdent dans un monde qui n’a pas besoin d’eux autrement que comme variables de l’économie, pourquoi se replient-ils sur eux-mêmes, pourquoi ont-ils si souvent la phobie de l’autre, pourquoi se réfugient-ils dans les forteresses mentales que leur offrent le nationalisme, le régionalisme, le protectionnisme, l’extrémisme politique ou religieux?

C’est qu’ils ont l’impression souvent, la perception très subjective, que l’Etat de droit, l’Etat providence, la démocratie parlementaire ne leur donnent pas les moyens d’être eux-mêmes et de se faire entendre, ne les «respectent» pas, bref qu’ils n’«existent» pas véritablement dans ce monde où ils vont mal, que ce soit à la lecture du jugement d’un tribunal, face à un travailleur social ou devant un médecin.

La dignité humaine, ce par quoi se reconnaît l’Humanité d’un être humain, est autre chose qu’un simple concept philosophique universel, et elle dépasse de loin la sphère du juridique dans laquelle on a cru bon de l’ancrer: c’est une terrible réalité – ou quand elle vient à manquer, une terrible carence – psychologique, universelle uniquement dans ce sens qu’elle revient à tout être humain, mais qui en fait la chose la plus singulière que possède chacun d’entre nous: à chacun sa dignité, non échangeable, non négociable, incomparable.

Faire comprendre que la dignité de tous n’est pas incompatible avec celle de chacun, mais qu’au contraire, il ne peut y avoir de dignité de l’un sans celle des autres, c’est un des défis majeurs que posent les Droits de l’Homme.

Les grands discours ne servent pas à grand-chose. Il faut y mettre beaucoup d’empathie et de patience pour faire ressortir la différence entre l’universel qui englobe et l’abstrait qui éloigne: l’universalité des Droits de l’Homme qui donnent forme à la dignité humaine n’enlève rien au caractère concret de ces droits. Ceux-ci s’appliquent toujours à des situations particulières et pour des êtres humains individuels.

Mais s’il y en a pour un, il y en a pour tous, car il n’en va pas de ces droits – et de la dignité humaine qu’ils expriment – comme des biens matériels ou des ressources naturelles que la répartition rend plus rares.

Et, bien qu’il ne fasse pas de doute que c’est la pénurie qui d’ordinaire pousse les êtres humains à l’égoïsme, il n’en est pas moins vrai que seule la reconnaissance de l’universalité de ces Droits de l’Homme permettra peut-être un jour à l’Homo sapiens de faire prévaloir l’esprit de partage, qui donne à chacun, sur l’esprit de conquête, qui ne fait que prêter au fort du moment.

Claude Weber

Ligue des Droits de l’Homme