La dignité de l’indignation / Lettres a mes inconnu.e.s

Dire non est, aujourd’hui, un cri de survie.

Les dignitaires du système, tu le sais, se portent bien par les temps de détresse qui courent. Ils ont les coudées franches pour saccager la planète. Et nous réduire à l’esclavage.

Oh, nous vivons en démocratie, me dis-tu. Jamais, insistes-tu, les libertés n’ont été aussi larges. Moi, je dirais plutôt que jamais la laisse attachée à notre cou n’a été aussi longue. Ça, je te le concède. Mais il y a une laisse. On ne nous laisse aller loin que si nous disons oui. Et encore.

Souviens-toi de la fable de La Fontaine, du loup qui, libre, n’a que les os et la peau, tant les chiens font bonne garde. Du loup qui dit non au dogue repu que par hasard il rencontre. Il y a là tout le dilemme de la liberté. Il n’a qu’à dire oui, le loup, et il mangera à sa faim. Le prix de cette condition-là? «Flatter ceux du logis, à son maître complaire», écrit La Fontaine. Et la contrepartie? La belle vie, et mainte caresse.

Voilà ce qu’on nous fait miroiter tous les jours. Sauf, qu’aujourd’hui, tout est réduit au mirage. Les chiens viennent nous dire qu’il faut dire oui, mais ce oui-là n’a presque plus de contrepartie.

Le loup de la fable, on le sait, a dit non au dogue. Quand il a vu la trace du collier sur son col. Non, malgré les contreparties. Nous, nous nous sommes laissé tenter par la laisse.

Les dignitaires, pendant quelques décennies, nous ont donné, en Europe du moins, et dans quelques autres parties du monde, ce que le dogue a promis au loup de la fable. Mais nous n’avons pas vu la trace du collier. Et avons tendu le cou, pour qu’on y attache la laisse.

Et la laisse est parfois longue, mais ça reste une laisse. Nous ne pouvons, de ce fait, plus faire un seul pas qui ne soit sous surveillance.

C’est comme si nous étions reclus dans une chambre avec des caméras guettant chacun de nos gestes. Nos villes sont cette chambre-là. Et nous disons oui. Nous disons oui aux laisses que sont nos portables, nos cartes de crédit, nos ordinateurs, nos sites internet, nos réseaux sociaux, qui, à chaque moment, font intrusion dans notre quotidien le plus intime.

Nous disons oui, parce que nous croyons encore qu’il y a une contrepartie. Or, il n’y en a presque plus. Pendant que nous sommes sous tutelle, d’autres s’enrichissent sur notre dos. Et ne se contentent pas de cela. Ils nous mettent la laisse, et détruisent notre environnement. Et ne se contentent pas de cela non plus. Ils déclenchent des guerres, paupérisent la majorité de la population mondiale, fragilisent les fragiles, font trembler l’économie, répandent la haine, ferment les frontières, et nous demandent de dire oui.

Or qui dit oui, nous rappelle Berthold Brecht, dans Celui qui dit oui / Celui qui dit non, finit par être plongé dans un ravin. Et, avec lui, dirais-je, la planète entière. L’heure est donc au non, aujourd’hui. Au non aux dignitaires du système.

La dignité humaine est de ce côté-là.

Du côté de l’indignation.

Jean Portante