Deux vitesses / Jo Kox, de 1995 à 2017 en passant par 2022

David Broman / S’il y a bien des mains qui ont trempé dans le cambouis culturel de ces vingt dernières années, celles de Jo Kox ont particulièrement contribué à ce qu’il qualifie lui-même de «golden years» de l’histoire culturelle et artistique du pays.

Actuellement président du Fonds culturel national et chargé par le gouvernement de l’établissement d’un plan national de développement culturel, Kox n’a pas manqué, depuis 1995, de marquer d’une voix tantôt discrète tantôt franche et directe, un paysage culturel profondément défini par les deux années «Capitale européenne de la culture», en 1995 et 2007, et qui voit poindre, à l’horizon 2022, la troisième.

Alors qu’il évoluait dans le monde du marketing touristique, Kox se verra chargé, en 1995, de la direction du Casino Luxembourg Forum d’art contemporain.

Comme il y avait quelque méfiance du microcosme culturel de l’époque à l’égard de ses antécédents, on lui collera un délégué: Enrico Lunghi. Selon Kox, il ne pouvait pas y avoir de décision plus heureuse tant la dynamique qui naîtra de l’union des deux hommes forgera le destin des vingt années à suivre.

«Le fait est que nous nous sommes entendus dès la première minute. Grâce à une juste intuition des limites de l’autre, nous avons su nous partager le travail – la programmation artistique et sa supervision étaient pour
Enrico, alors que la promotion, le marketing et la supervision administrative étaient pour moi. Cette symbiose aboutira à une gestion harmonieuse de ces deux aspects nécessaires au développement culturel.»

Bénéficiant d’une grande liberté, d’une absence de cahier des charges et de la confiance de la hiérarchie, jusqu’à la ministre, Erna Hennicot-Schoepges («Sans doute parce que nous étions sur une aire de jeux qui ne coûtait pas cher par rapport aux institutions de l’époque, mais une aire (…) (…) de jeux qui rayonnait.»), le «binôme Kox-Lunghi, Lunghi-Kox» a puisé sa force surtout dans la clarté de sa vision: placer le Luxembourg culturel sur la carte européenne en utilisant l’année de la capitale de la culture comme tremplin. «Et pour que le microcosme culturel luxembourgeois puisse jouer dans la cour des grands, il nous a fallu d’abord l’amener à se professionnaliser.»

Et ce sont ces efforts de professionnalisation qui auront, selon Kox, entraîné, vingt ans durant, le monde culturel dans une série de logiques à deux vitesses.

«Deux vitesses d’abord parce que de nouvelles institutions – notamment la Philharmonie, la Rockhal, et, avec une place à part, le Mudam –, arrivées comme des ovnis et dotées de moyens à la hauteur des ambitions seront opérationnelles dès leur ouverture à un niveau européen, alors que les institutions qui existaient avant 1995, comme la Bibliothèque nationale, les Archives nationales, le Musée national, resteront quelque peu à la traîne. Certes, cela a fini par évoluer, notamment avec les chantiers de rénovation, de restauration et de mise en conformité actuellement en cours, mais les mentalités n’ont pas toujours suivi. De ce côté-là, ce n’est toujours pas évident et il y a encore bien des heurts.»

Pour Kox, la culture de l’esprit professionnel, au-delà de l’institutionnel, est encore plus difficile à introduire et à diffuser au sein du monde de la scène artistique luxembourgeoise. «Je pense notamment à tous ces artistes qui étaient là en 1995 et dont le rayonnement à l’époque était purement luxembourgeois. Ils voulaient être artistes – et reconnus comme tels – au Luxembourg. Là-dessus, débarque la jeune génération, des artistes avec un master d’une école étrangère en poche et avec l’habitude des institutions du pays de leurs études. Forcément, ils ont une autre ouverture d’esprit. Deux vitesses, là aussi.»

Dans la foulée, une autre dynamique à deux vitesses se développera autour des difficultés pour nombre d’artistes du pays à accepter la réalité des limites intrinsèques du marché culturel luxembourgeois. «Un acteur pourra à la rigueur arriver à survivre parce qu’il peut trouver un complément à son activité sur la scène théâtrale dans l’industrie du film. Un musicien parviendra aussi à faire sa vie ici en devenant professeur ou chargé de cours dans un des conservatoires. Pour un peintre ou un sculpteur, c’est plus difficile, (…)

(…) la concurrence étant plus grande du fait que dans ce domaine tout le monde peut se décréter artiste. Le chanteur lyrique, vu l’absence d’opéra, n’a aucun espoir de faire carrière ici. De même que l’artiste de danse classique. En dépit de cette réalité, ils sont nombreux, et pas seulement les plus âgés, à continuer à croire qu’ils devraient quand même pouvoir vivre de leur art au Luxembourg et à ce titre, ils font appel à l’Etat providence.»

A cela s’ajoute l’insatisfaction actuelle des festivals locaux qui, il y a 20 ans, avaient un quasi-monopole sur certaines offres culturelles. «Le Festival d’Echternach est le meilleur exemple. A l’époque, c’était là où on allait assister à un concert de musique classique de prestige. Puis, du jour au lendemain, il y a eu la Philharmonie! Dans le même temps, on observe l’éclosion d’une foule de petits festivals liés à des centres culturels régionaux – il y en a actuellement une quinzaine et tous les ans une commune en crée un nouveau – fonctionnant avec des gens diplômés, dotés d’une mission publique, confrontés au monde professionnel et réclamant eux aussi des aides de l’Etat. Encore deux vitesses.»

S’y greffent alors les perceptions d’un public et de médias qui ont tendance à «faire des amalgames». «Il y a toute une éducation à faire. C’est d’ailleurs l’un des piliers du plan de développement culturel sur lequel je travaille actuellement. Les médias doivent contribuer à rehausser le niveau et à aider le public à faire une distinction. 2022 devra aussi passer par l’éducation.»

Cela fait beaucoup de «deux vitesses», et pour Jo Kox, vu la cacophonie ambiante, il est temps d’entreprendre une vaste clarification pour créer une certaine harmonie. «J’ai été coureur de marathon. Au départ de celui de New York, j’étais un parmi vingt mille. Mais je savais très précisément me situer par rapport aux autres coureurs.

Certes, le champ culturel et artistique est plus difficile à cerner, mais chacun devrait quand même aussi arriver à se situer. Est-ce que je veux jouer sur la scène locale, nationale, européenne ou internationale? Aussi, le professionnalisme comporte une diversité de critères, de qualités et de niveaux. Chacun a un rôle à jouer mais chacun doit trouver sa juste place. L’harmonie entre les diverses vitesses au sein du monde culturel et artistique ne pourra se trouver qu’en passant par cette clarification. Et c’est aussi elle qui rendra justice à chaque acteur culturel. Les « golden years » ne vont pas durer éternellement.»