Du détourau détournement / un monde immonde

Etrange, la façon qu’ont les gouvernements, en France, aux Etats-Unis ou ailleurs, de faire croire que leurs réformes de l’impôt grossiraient le volume des portefeuilles des plus humbles. Pourquoi étrange? Mais parce que, au lieu d’alléger directement la facture de tout un chacun, ils soulagent d’abord les plus riches et leurs grandes et moins grandes fortunes, et baissent, comme si cela ne suffisait pas, les charges des entreprises.

Mais, afin qu’on ne se mette pas à croire qu’on ne donne qu’aux riches, on a trouvé une explication à cette redistribution frappée au sceau du détour. Du genre: si je donne plus d’argent aux riches, ceux-ci investiront davantage et finiront bien par créer des emplois, voire par augmenter les salaires, ce qui tôt ou tard fera tomber une partie du cadeau donné à ceux d’en haut dans les poches de ceux d’en bas.

En d’autres mots, il y a déviation des impôts de Monsieur Tout le Monde pour payer un cadeau aux plus fortunés, tout en pariant sur la générosité de ces derniers qui remettraient l’argent ainsi amassé, via des emplois qu’ils créeraient, à ceux qui, tout compte fait, le leur auront avancé. Ça vaut le détour, non?

On appelle ça le progrès, le monde de demain, or c’est celui d’hier. Car on oublie un petit détail qui change de fond en comble la donne. Le rêve des investisseurs, de ceux qui mettent de l’argent dans les entreprises, répond à une autre logique: celle d’en retirer plus qu’ils n’en mettent, beaucoup plus même depuis que le capitalisme s’est financiarisé. C’est l’essence même de ce capitalisme qui n’investit que là où ça rapporte. Or, pour que ça rapporte, où rogner sinon sur la masse salariale? C’est-à-dire donner moins. C’est-à-dire casser des emplois. C’est-à-dire faire fructifier le capital. Du coup, l’argent perçu, prévu pour booster l’économie et relancer l’investissement par les baisses d’impôt, s’évapore dans la sphère financière. Pire, les Etats qui ainsi renoncent à la manne fiscale de leurs plus gros contributeurs découvrent que le manque à gagner creuse un trou dans leur budget et enfle l’endettement. Comment y remédier? Mais en procédant à des coupes budgétaires. Moins d’argent dans les services, dans l’éducation, dans la santé, le logement social, etc. Et voilà le peuple détroussé une deuxième fois.

La spirale ainsi mise en branle est implacable: moins d’argent dans les poches, cela signifie moins de consommation de ce que les entreprises produisent, donc moins de salariés pour les produire, donc moins d’argent encore dans les poches. Et comme tout cela se mélange dans les eaux troubles des délocalisations et de la précarisation des emplois à force de lois réformant le code du travail et facilitant les licenciements, l’ascenseur social ne cesse de dégringoler. Et, en fin de compte, ce n’est plus de détour fiscal qu’il retourne, mais de détournement.

Jean Portante