Le désir de l’autre / «La dispute» au Théâtre National du Luxembourg

Josée Zeimes / Un plongeon dans l’univers de Marivaux s’impose avec «La dispute» au TNL et «Le jeu de l’amouret du hasard» au Théâtre des Capucins.

Les pièces de Marivaux plaisent à la fois par leur apparente légèreté et par leur psychologie raffinée. «Chacun de ses héros, prisonnier des circonstances, des rencontres, et de l’image qu’il veut donner de lui-même, accède, par la surprise du sentiment, à des instants de radieuse sincérité, brèves échappées sur « le monde vrai » qui nous est interdit» (Jean Sgard). Dans ses célèbres comédies, l’amour perce subitement à travers les résistances internes des personnages.

Après les grands succès de Marivaux, La dispute (1744), comédie en un acte et en prose, reprend le sujet de La double inconstance mais le transpose dans l’abstrait. En effet, la pièce montre le résultat d’une expérience, lancée par le Prince qui parle avec son amante de l’inconstance en amour: qui trahit le premier, l’homme ou la femme – discussion reprise au TNL en voix off par Luc Schiltz. Le Prince a fait élever séparément et dans une isolation complète deux garçons et deux filles sous la surveillance de deux Noirs, une femme et un homme – Nicole Dogué et Christoph Ratandra jouent le rôle de précepteurs attentifs et compréhensifs. Cette remontée à l’origine du monde permet de distinguer la part de l’inné et de l’acquis.

Dans sa scénographie sobre et significative, Anouk Schiltz isole les quatre jeunes, chacun dans sa bulle, dans une cellule transparente, installée aux quatre coins d’une plate-forme recouverte de dalles, autour de laquelle sont regroupés les spectateurs. C’est une sorte d’arène à trappes dont l’une s’ouvre sur un ruisseau, dans lequel, une fois lâchés et libérés, l’un après l’autre, se miroitent les jeunes, surpris de découvrir leur image – et leur beauté – pour la première fois.

Moment-clé: chacun se voit, puis voit l’autre. On leur a appris un certain nombre de choses sans leur dire qui ils sont ni qu’il y a d’autres personnes dans le monde. Surprise, étonnement, puis attrait et rejet – un ballet orchestré par Emmanuela Iacopini – dans les couples, peur et plaisir de découvrir l’autre. D’abord c’est l’attirance d’Adine (Jeanne Werner) pour Mesrin (Jérôme Michez), qui réclame la main de la femme qu’il ne veut plus quitter sur sa bouche, puis celle d’Eglé (Elsa Rauchs) pour Azor (Robin Barde), les deux ne voulant plus se séparer. La rencontre des femmes seules fait d’elles des rivales, alors que les hommes se voient comme des camarades; une vision marivaudienne, teintée de préjugés.

Bientôt les sentiments naissants se diversifient: jalousie, rivalité, orgueil, narcissisme, déception, trahison se suivent à toute allure jusqu’à unir, finalement, les quatre jeunes gens dans le désir ardent de l’autre: un joyeux tourbillon de baisers donnés et volés. Selon Pierre Causse «le sentiment est mouvement au sens où il est un transport spontané échappant au contrôle de la volonté et même de la conscience».

C’est ce que Marivaux illustre à merveille dans La dispute et ce que Sophie Langevin traduit dans sa mise en scène bien rythmée – accompagnée de la création musicale de Rajivan Ayyappan –, vivace, drôle, hyperbolique, tout en mouvement. Elle encourage les jeunes comédiens, sobrement habillés, à jouer de façon variée et précise la découverte et l’étonnement, ce qu’ils montrent avec pertinence en faisant jaillir les paroles accompagnées d’un subtil langage des corps.

La dispute, dans la vision de Sophie Langevin, emporte le public allègrement dans la jungle des sentiments.