Désarrois mexicains /Un monde immonde

Il fait plus froid que d’habitude, ici à Mexico, en cette fin de mois de novembre, et les Mexicains qui, d’une manière générale, n’ont pas de chauffage central dans leurs maisons s’en plaignent. C’est peut-être le poids de trop qui pèse sur leurs épaules.

De trop parce qu’il y a eu les tremblements de terre, les 7 et 29 septembre, qui, à Mexico et ailleurs, s’ils n’ont pas fait, loin s’en faut, autant de victimes que celui de 1985, et ne sont donc, pour les médias étrangers, pas assez spectaculaires pour qu’on s’y attarde trop, n’en ont pas été moins dévastateurs. Nombreux sont les immeubles inhabitables, même celui qui devait m’accueillir, dans la Colonia Condesa du poète Juan Gelman, de sa veuve maintenant, qui, parce qu’ici, assurer un bien est un luxe, ne sait pas, comme tous ceux qui ont été affectés, quel nom aura la reconstruction.

De trop aussi parce que la guerre frontale contre les cartels de la drogue, initiée il y a onze ans et qui a vu l’armée envahir les rues des villes, a fait plus de 150.000 morts, sans compter les dizaines de milliers de disparitions. Une guerre dans laquelle la population civile, si l’on peut appeler ainsi les dégâts collatéraux des affrontements, a payé un tribut insupportable. Guerre perdue d’avance qui au lieu d’abaisser la criminalité l’a fait exploser exponentiellement. Et jamais autant de drogue n’a traversé la frontière des Etats-Unis et jamais autant d’armes n’ont circulé dans le pays.

De trop également parce que la collusion entre autorités et crime organisé, dans un climat ressenti comme de corruption généralisée, a déclenché une spirale de fatalisme qui paralyse les consciences. Un des points culminants en a été la séquestration puis la disparition et le probable assassinat – on s’efforce encore de croire qu’ils sont vivants – des quarante-trois étudiants d’Ayotzinapa en 2014, dans l’Etat de Guerrero, qui, parce qu’ils dénonçaient la corruption des autorités locales, ont été arrêtés par la police et livrés aux sicaires du cartel local connu pour sa barbarie et sa férocité.

De trop, en outre, parce que les journalistes qui tentent d’y voir clair dans les liens entre l’Etat – qu’il soit local ou national – et les cartels de la drogue sont constamment sous la menace et de l’Etat et du crime organisé. D’autant que cent vingt-six d’entre eux ont déjà été froidement assassinés depuis l’an 2000, seuls l’Afghanistan et la Syrie – pays en guerre ouverte – ont fait mieux. En cette année 2017, ils ne se comptent déjà plus sur les doigts d’une seule main, les journalistes abattus. Le tout dans une impunité quasi totale qui sème le doute et l’incompréhension, alors que des investigateurs indépendants ont prouvé que presque la moitié des agressions émanent des services publics… Cela crée un climat où l’autocensure alimentée par la peur règne en maître dans la presse. Se taire ou s’en aller, telle est l’alternative la plus courante.

De trop encore parce qu’au Nord, les Etats-Unis et leur imprévisible président n’en ratent pas une pour criminaliser les millions d’immigrés mexicains, la menace de la construction d’un mur avec le Mexique n’étant que la pointe spectaculaire de l’iceberg. Spectaculaire et mensongère parce que, en réalité, ce mur existe déjà depuis longtemps et que, rien qu’en 2017, quelque 300 migrants sont morts en tentant de rejoindre la terre de la grande promesse.

De trop enfin parce que la violence contre les femmes, et j’en parlerai plus amplement la semaine prochaine, est particulièrement meurtrière.

Jean Portante