Des tourneurs en rond

Danièle Fonck / Imaginons deux choses ayant trait à l’enfance:

1 – A sa naissance, le bébé, cajolé, blanchi, nourri, ouvre grand les yeux au monde et à son entourage. Tantôt il esquisse un sourire, tantôt il pleure. Il grimace, gazouille, gesticule. Et ne dit rien.

Entre huit mois et un an, il bouge, joue, réagit à tout. Mais ne dit mot. Sa première dent le fait souffrir et pourtant, il ne crie ni maman ni papa. Encore moins télé, ordi ou auto. Aussitôt traîné chez l’orthophoniste par des parents inquiets, il est déclaré «late bloomer». Telles certaines fleurs, son langage va éclore plus tard. Sacré gamin qui prend son temps pour observer, comprendre, se forger des idées avant l’heure…

2 – A l’école, on déciderait demain, comme hier, de renoncer à l’élève «spécialisé». Celui qui ne serait pas d’emblée formé pour le digital, pour la banque, bref, pour le marché productif. Non, on renouerait avec la tête bien pleine, celle qui distingue les élites de tous les autres. Bref, on redonnerait aux «humanités» un droit de cité. Des humanités aux sens grec et romain du terme. Personne ne confondrait plus Cicéron avec une résidence immobilière où on penserait qu’Omega est un nom de voiture.

Imaginons encore deux cas de figure:

1 – Les médias, émanation de la presse, n’embaucheraient plus que des journalistes, quitte à sacrifier leurs rédacteurs pour se donner les moyens d’informer au sens noble du terme.

Ceux-ci, là encore, race à l’ancienne ou presque, voyageraient sur le terrain des jours et des semaines durant. Observant, écoutant, réfléchissant, notant dans des cahiers (ou même sur laptop) et tirant des conclusions justes, équilibrées de journalistes libres par eux-mêmes.

2 – Les politiques, au plus haut niveau, ne se tutoieraient plus d’emblée pour une vidéo, un tweet, un «fake hand shake». Il leur serait interdit de faire en un jour un aller-retour Bruxelles-Beyrouth en passant par Tel-Aviv pour un «entretien» sur le tarmac.

Voilà qui les obligerait à travailler sur leurs dossiers pendant des semaines, puis à s’approcher en douceur, à tâtonner, à discuter, à faire connaissance sans préjugés et sans obligation de résultats. Ils seraient accompagnés de diplomates plutôt que de porteurs de valises; ils n’auraient pas de «dir com» les pressant d’avoir des «éléments» pour un communiqué à diffuser sur Facebook afin de faire prospérer l’homme d’affaires Zuckerberg.

Imaginons un monde qui soit monde, l’humain au centre de l’humanité.

Mais ne rêvons pas. La statistique n’en voudrait pas. Car que de chômeurs potentiels parmi ceux qui seraient empêchés de faire comme ils font actuellement…