Des mères

MISCH BERVARD / Il y a trois ans, Laura Bispuri présentait son premier long-métrage Vergine giurata avec, dans le rôle-titre, une superbe Alba Rohrwacher. Celle-ci y interprétait Hana/Mark, une jeune femme qui grandit dans les montagnes albanaises et, selon une coutume locale, fait vœu de chasteté pour vivre la vie d’un homme. Après des années, Mark arrive en Italie, et y (re)découvre sa féminité. Figlia mia est le deuxième long-métrage de la réalisatrice italienne, et dès la première scène, on retrouve l’actrice Alba Rohrwacher dans un rôle on ne peut plus différent de la «vierge sous serment» de 2015.

Nous nous trouvons en effet, au début du film, dans un rodéo villageois en bordure d’une bourgade sarde reculée. L’ambiance est torride, western bas de gamme, rappelant un peu Je t’aime moi non plus – le film – de Serge Gainsbourg. Dans le cadre de cette fête au village, la petite Vittoria (Sara Casu), 10 ans, rencontre pour la première fois Angelica (Alba Rohrwacher). Elle la surprend en train de faire l’amour derrière une palissade, et il n’y a qu’un échange de regards furtifs entre les deux. Ensuite la fillette retrouve sa mère (Valeria Golino) et les deux rentrent à la maison où les attend le père.

Mais il est clair dès ces premières minutes du film qu’il y a un autre lien entre la petite Vittoria et Angelica, une femme dont on découvrira l’esprit simple mais libre, l’attitude provocante. Elle vit quasiment dans le désert, seule – si l’on excepte la compagnie de quelques animaux dont elle a du mal à s’occuper. Sa seule «amie» est Tina, la mère de Vittoria, qui l’aide aussi financièrement, ce qui semble cependant avoir des raisons autres que purement philanthropiques.

Il ne faut pas bien longtemps au spectateur pour comprendre qu’Angelica est la mère biologique de Vittoria, et que Tina et son mari en ont pris la responsabilité à la naissance, jugeant qu’Angelica n’était pas capable de garantir son éducation. Et voyant la vie dévergondée et alcoolisée que mène celle-ci, notre première réaction est de souscrire à cette opinion. Son comportement dans les bars populaires est facilement assimilable à de la prostitution, en tout cas aux yeux des habitués, mais le spectateur, aussi, éprouvera de la difficulté à ne pas la juger et la mépriser d’emblée. Par contre, Tina et son mari nous sont d’office présentés comme ce qui se fait de mieux au rayon parents, tout au moins dans le cadre d’une communauté de pêcheurs qui vivent au seuil de la pauvreté.

Mais les aléas de la vie et du scénario de Bispuri vont faire que Vittoria sera de plus en plus en contact avec Angelica et attirée par elle. Et celle-ci, de son côté, nous apparaîtra de plus en plus comme une intéressante et complémentaire alternative à l’éducation de la fillette. Malgré son jeune âge, Vittoria apprendra notamment, au contact d’Angelica, à mettre en doute le rôle et l’image de la mère – et surtout de la femme en général – tel qu’il est perçu dans cette communauté sarde très catholique. Et ailleurs aussi.

Le spectateur se retrouve donc à ce moment-là dans le rôle très peu enviable du biblique juge/roi Salomon qui doit trancher entre Tina et Angelica, pour décider qui serait la vraie, ou à défaut la meilleure, mère pour Vittoria. Et cela va sans dire que la réalisatrice ne nous propose pas de subterfuge aussi facile que celui de l’écriture dite sainte pour arriver à une conclusion satisfaisante. La fin du film, sans être trop moralisatrice, tend cependant vers une solution de compromis, et on aurait souhaité de la part de Laura Bispuri une prise de position un peu plus personnelle et engagée, plus osée. D’autant plus que tout au long du film, elle fait preuve d’une belle subtilité dans la narration et dans la mise en scène, notamment par les non-dits et l’utilisation systématique du hors-cadre.

Elle est servie aussi par trois actrices exceptionnelles, qui ont peut-être pour seul petit défaut qu’elles sont toutes les trois trop belles, chacune dans son genre, pour que l’on puisse y retrouver le célèbre néo-réalisme italien. De ce point de vue, nous préférons clairement la description sociétale que nous a faite récemment le compatriote de Bispuri, Matteo Garrone, dans Dogman .

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