Les déplacés vus du ciel / «Human Flow» de Ai Weiwei

Amélie Vrla / Le célèbre dissident politique chinois Ai Weiwei a décidé de parcourir le globe, armé de son smartphone, de Steadycams et de drones, pour filmer la marée humaine des déplacés, ces êtres humains qui fuient la guerre, la famine, la mort, pour tenter de survivre.

Son but? Donner à voir ce qui n’est pas montré chaque soir aux nouvelles et aller à l’encontre de ce que le journaliste reporter d’images tente de capter d’une crise: ne pas construire son récit sur l’hyperbole du drame et de la tragédie, mais donner un visage humain à ces réfugiés qui parcourent les routes et les océans du monde, à la recherche d’un endroit où vivre à l’abri de la menace. Mais y parvient-il? Des heures de rushes qu’il a ramenées durant les mois de tournage à travers 23 pays, de l’Irak au Bangladesh et de la Somalie à l’Allemagne, Weiwei a fait un documentaire fleuve qui ne semble pas vraiment savoir dans quelle direction il coule.

Les 140 minutes de Human Flow sont composées de mille et une images, instants volés, saynètes mises bout à bout sans véritablement proposer de réflexion ou de propos. Certes, on illustre le titre, en donnant à voir cette marée humaine mouvante à travers le globe, ce flot de gens jetés sur les routes et dans des embarcations précaires. Mais à force de passer d’un être à un autre, d’un pays à un autre, d’une situation à une autre, sans jamais vraiment raconter une histoire, Ai Weiwei crée une certaine distance avec son spectateur, et l’on peine à s’attacher à son projet. Contrairement à ce que faisait Gianfranco Rosi dans Fuocoammare, Ai Weiwei choisit de ne pas définir de personnages véritables, de ne pas creuser les histoires qu’il aborde à peine, mais préfère survoler des situations d’une profonde complexité sans s’y attarder plus de quelques minutes.

Ainsi, les Rohingyas forcés de trouver refuge au Bangladesh, ou cet homme qui raconte l’enfer d’une vie sous l’Etat islamique, ne sont-ils évoqués que le temps de quelques trop courts instants, quand on aurait pu leur consacrer à chacun un documentaire tout entier.

Parfois, Ai Weiwei se met lui-même en scène, sans que l’on ne comprenne bien son propos et son choix: on le voit ainsi rire avec un réfugié à qui il propose d’échanger son passeport avec lui et de troquer son studio à Berlin contre sa tente. Une façon maladroite de souligner l’injustice qui lui a permis à lui, l’artiste chinois dissident, d’être accueilli en Allemagne, d’où il peut sillonner le monde et créer librement, alors que l’accès à ce même pays est refusé aux autres. On pense à Yann Arthus-Bertrand qui captait du ciel la beauté du monde. Ai Weiwei capte, lui, le mouvement de l’Homme dans le monde, sans véritablement sembler avoir quelque chose à en dire.

Certaines images parlent cependant d’elles-mêmes et, associées aux définitions, déclarations et citations qui apparaissent en surimpression, expriment des paradoxes, injustices et contrastes extrêmement forts: des enfants syriens enveloppés de leurs couvertures de survie comme de capes de super-héros; un homme qui cache ses larmes derrière un morceau de carton sur lequel il a inscrit «Respect»; une réfugiée iranienne s’exprimant de dos, qui, prise de nausées, doit interrompre son témoignage pour vomir dans une poubelle; un tigre tournant en cage dans un zoo de la bande de Gaza, qui sera envoyé en Afrique du Sud, alors que les habitants de la région sont condamnés à ne jamais sortir de leurs frontières…

A la Déclaration des droits de l’Homme, Weiwei oppose la jungle de Calais, les lits de fortune de Tempelhof ou les camps improvisés sous le métro aérien porte de la Chapelle, à Paris. A la définition par l’UNHCR de ce qu’est un réfugié, il associe un origami d’oiseau qui virevolte au vent, sans jamais s’envoler, rattaché qu’il est par une corde à l’un des grillages fermant les frontières de l’Europe.

Et le réalisateur choisit de nous laisser sur une image finale grandiose, qui aurait pu constituer l’une de ses installations, pour illustrer sa conclusion très simple: en s’élevant lentement au-dessus d’un phénoménal amas de gilets de sauvetage, Ai Weiwei nous dit que le monde rétrécit et que les hommes de différentes cultures et religions vont devoir apprendre à vivre ensemble.