Délit de solidarité

Un monde immonde
Et maintenant ça. Ces deux mots qui ne vont pas très bien ensemble. Délit et solidarité. Deux mots que le peu d’humain qui reste en nous devrait mettre aux antipodes l’un de l’autre. Comme ouvert et fermé, ou bas et haut. Or, bassement, la loi, en France, les marie. Pour le pire et le pire.
De quoi s’agit-il? Qui n’a pas lu la détresse, dans les yeux de ces enfants, ces femmes et ces hommes, croisés dans la rue, perdus dans le fracas d’une terre qui ne les accueille qu’au compte-gouttes, alors que là d’où ils viennent, ils ont vécu le pire. La terre qui n’accueille pas, ce n’est pas seulement la Hongrie ou la Pologne. C’est aussi la France. Le lieu quitté, la Syrie, l’Afghanistan, et bien d’autres endroits où, si partir est mourir un peu, rester signifie mourir beaucoup.
Les voilà fuyant bombes, torture, prison, viols, faim; les voilà sur les routes et les mers assassines du monde, exploitables et rackettables à merci, passant par toutes les chicanes possibles et impossibles et quand, après tout cela, ils arrivent jusqu’à nous pour y mendier un instant de répit, seuls quelques-uns parviennent à franchir le seuil de la porte. C’est, je l’ai déjà dit et redit, non-assistance à personne en danger aigu, répétée des millions de fois, punissable par la loi. «Sera puni des peines de cinq ans d’emprisonnement et de 75.000 euros d’amende quiconque s’abstient volontairement de porter à une personne en péril l’assistance que, sans risque pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit en provoquant un secours.» (Article 222-6, alinéa 2 du Code pénal.)
Or que fait-elle, la loi, en France? Elle invente un «délit de solidarité». «Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l’entrée, la circulation ou le séjour irrégulier d’un étranger en France sera punie d’un emprisonnement de cinq ans et d’une amende de 30.000 euros.» (Article L-622-1.) Il y a d’abord la notion de «séjour irrégulier» qui pose problème. Quand on a un assassin à ses trousses et que, devant, la porte à laquelle on a frappé ne s’ouvre pas, quelle autre solution que de forcer la porte? Le drame des réfugiés est fait d’urgence et de désespoir. L’Etat traque, gaze, confisque, prive et refoule, des citoyens s’en émeuvent, tendent un bol d’eau et un quignon de pain et donnent un coup de main.
Le premier, l’Etat, tombe sous le coup de la loi de non-assistance à personne en danger, mais n’est pas inquiété, le citoyen qui ne fait que son devoir d’assistance, ou d’humain, ou de solidarité, ou de fraternité comme il est inscrit dans le slogan fondateur de la république, est transféré devant les juges.
Oh, jusqu’ici on n’a condamné qu’à des peines avec sursis ces centaines de bénévoles qui n’ont pas un portefeuille à la place du cœur. Mais la loi pèse sur eux. Comme elle pèse sur ceux qui pourraient les imiter et y réfléchiront à deux fois avant de franchir le pas de la désobéissance civile.
Jean Portante