Déferlante mémorielle en Algérie

La parole, dans l'édition mais aussi dans la presse, est aux soldats de l'intérieur
La parole, dans l'édition mais aussi dans la presse, est aux soldats de l'intérieur
La parole, dans l’édition mais aussi dans la presse, est aux soldats de l’intérieur

Les djounoud du djebel témoignent.

Le visiteur de passage devant n’importe quelle librairie en Algérie ne peut qu’être frappé: 80% des livres exposés en devanture ne sont pas des romans mais des ouvrages d’histoire. Et, parmi eux, une place très importante est accordée aux souvenirs de guerre des anciens maquisards.

Les grandes figures du mouvement de libération ont souvent déjà publié leurs mémoires, précise l’historien Mohamed Harbi, lui-même ancien membre du FLN (Front de libération nationale) de France. Mais ce qui est nouveau, et proprement phénoménal, c’est la publication de récits par des cadres intermédiaires, voire par de simples djounoud (combattants)». De quelques centaines il y a dix ans, on compte aujourd’hui plusieurs milliers de titres (1).

De quoi parlent ces livres? Essentiellement de faits de guerre, ces milliers de microévénements qui constituèrent le quotidien des maquisards algériens pendant les sept années et demie de combats pour la libération de leur pays. Mis bout à bout, ces récits de privations, d’embuscades, d’arrestations, de tortures forment un immense puzzle qui, malgré ses pièces manquantes ou déformées, offre un aperçu très vivant du conflit vu du côté algérien. «Dans les écoles historiographiques contemporaines, il y a une surévaluation de la source écrite, estime l’historien Daho Djerbal, qui poursuit depuis trente ans un travail minutieux de collecte de mémoires d’anciens djounoud(2). On prétend pratiquer l’objectivité des faits à partir de documents vérifiables, classés, répertoriés dans des fonds d’archives. Je ne suis pas dans cette logique, notamment parce que, d’une manière générale, l’essentiel de ces sources écrites a été réalisé par ceux qui ont occupé l’Algérie: administrateur ou officier de l’armée coloniale.» D’où l’importance de ces récits mémoriels afin de corriger le déséquilibre originel des sources écrites (3).

Autre intérêt de ces récits de djounoud du djebel: en 1962, ceux qui prirent le pouvoir avaient peu l’expérience des maquis. Ils vécurent la guerre soit au sein de l’armée des frontières, au Maroc ou en Tunisie (comme Houari Boumediene), soit à l’intérieur des prisons françaises (comme Ahmed Ben Bella). Le discours historique algérien, contrôlé pendant quarante ans par ces hommes-là, accorda très peu de place à la parole des soldats de l’intérieur.

Les historiens peuvent-ils tirer de véritables révélations de ces ouvrages? «Il m’arrive d’utiliser certains de ces récits, répond Raphaëlle Branche, une des plus talentueuses parmi la nouvelle génération des spécialistes de l’Algérie. Mais toujours avec beaucoup de prudence, et en les croisant systématiquement avec d’autres sources.» Sur le conflit fratricide – et très longtemps resté secret – entre le FLN et les messalistes du Mouvement national algérien (MNA), par exemple, Hamou Amirouche, l’ancien secrétaire du colonel Amirouche (le héros des Aurès), affirme dans ses mémoires que, «comme chacun sait, cette lutte atteint son apogée morbide et sanglante avec le massacre, à Beni Ilmane [Melouza, près de M’Sila], de plus de 300 villageois, hommes, femmes et enfants(4)». Est-ce là une découverte? Non, bien évidemment, plutôt la confirmation de ce que les historiens savaient déjà.

[cleeng_content id= »840934285″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Longtemps tabou

Autre exemple: malgré un nombre significatif de livres parus sur le sujet, les circonstances exactes de la mort d’Abane Ramdane restent encore à éclaircir. Chef politique du FLN originaire de Kabylie, organisateur du congrès de la Soumman en août 1956, Abane mourut assassiné au Maroc en 1957. Présenté pendant quarante ans comme un chahid (martyr) «mort sous les balles françaises», il est désormais admis en Algérie qu’il fut tué par ses camarades. Dans la dernière édition de Abane Ramdane, finalement le père de l’indépendance (Thala éditions, Alger, 2009), Khalfa Mameri, ancien membre du FLN, conforte le soupçon que les commanditaires du crime seraient, selon «une solide présomption sinon une preuve irréfragable», trois des «compagnons» de la victime: Krim Belkacem, Abdelhafid Boussouf et Lakhdar Ben Tobbal. Mais il n’apporte aucun élément supplémentaire.

La nouveauté consiste surtout dans le fait que l’on ose dorénavant parler en Algérie de ces sujets longtemps tabous. Dans un magnifique renversement de tendances, les thèmes les plus sensibles deviennent les plus porteurs. «Tous les ans, un nouveau livre sort sur Abane, vous pouvez être sûr qu’il va cartonner», prédit Tahar Dahmar, patron de la librairie Ahouidh (5) («la Pépinière» en berbère), à Tizi Ouzou.

Submergés par une avalanche de récits, la plupart des grands tabous constitutifs de l’histoire officielle algérienne ont été peu à peu détruits, ou du moins écornés.

Messali Hadj, le père du nationalisme algérien, longtemps proscrit des manuels scolaires pour s’être opposé en 1954 à la lutte armée, fait l’objet de nombreuses publications (6). La bleuite – cette opération d’intoxication de l’ALN menée par les services secrets français, qui conduisit à la mort de centaines de maquisards soupçonnés à tort de traîtrise –, est évoquée dans plusieurs récits mémoriels (7). Ou encore l’affaire Si Salah, du nom de l’ancien commandant de la wilaya 4 (Algérois) qui tenta en juin 1960 une négociation parallèle avec le général de Gaulle. Le «traître» fut arrêté par le FLN, et ses compagnons, abattus (8). Sans oublier les luttes de pouvoir de l’été 1962 entre les leaders du FLN, etc.

Une autre caractéristique se dégage de ces récits: «Ils tournent souvent autour de la défense de tel ou tel personnage, ou du rôle soi-disant plus important de telle wilaya plutôt que telle autre, ce qui conduit parfois à des polémiques stériles, voire ethnicisantes», constate l’historien Gilles Manceron. En Kabylie, par exemple, un véritable engouement entoure la personne d’Abane Ramdane. Le colonel Amirouche, chef de la wilaya 3 (Kabylie), mort au combat en mars 1959, compte également au nombre des personnages très «bankables»: «Même s’il porte une part de responsabilité dans la bleuite, Amirouche reste une figure très positive en Kabylie», rappelle Omar Cheikh, propriétaire d’une des plus vieilles librairies de Tizi Ouzou.

Le livre de Saïd Saadi Amirouche, une vie, deux morts, un testament, qui développe la thèse d’un complot de l’armée des frontières algérienne alors sous l’autorité de Boussouf et de Boumediene, a provoqué une véritable tempête médiatique lors de sa parution, en mars 2010.

Cependant, les auteurs ne s’aventurent jamais très loin. «Moi, aujourd’hui encore, je n’ai pas le courage de publier un ouvrage vraiment complet sur la bleuite, admet Mustapha Madi, sociologue et directeur éditorial chez Casbah éditions. En 2005, un type est venu me voir: j’ai refusé son manuscrit car il était rempli de noms: X a torturé Y, etc. Imaginez les enfants d’un chahid [martyr] qui croient que leur père est mort sous les balles françaises, découvrant qu’il a péri sous la torture algérienne! Même Ali Kafi [ancien commandant de la wilaya 2, auteur de Du militant politique au dirigeant militaire. Mémoires (1946-1962), éditions Casbah, 2002], ne cite pas de nom.»

1,5 million ou 400.000 morts?

Car se permettre de parler d’un sujet tabou est une chose; le prendre comme objet d’étude en est une autre. Alors que déferlent les récits mémoriels, on ne peut que relever le silence, ou tout au moins l’extrême timidité, des historiens algériens. Dans les universités, aucun doctorant n’ose choisir ces sujets-là. Et pour qu’un premier travail scientifique soit mené sur les luttes sanglantes de la postindépendance, il fallut attendre la thèse d’un étudiant algérien inscrit… à l’université de Paris-VII (9).

Malgré la très grande liberté des récits mémoriels, trois sujets au moins demeurent totalement inabordables. D’abord, le nombre de morts algériens, fixé officiellement dès 1962 à 1,5 million – alors que la communauté scientifique française l’estime à 400.000, chiffre confirmé en off par de nombreux historiens algériens. Ensuite, le taux de participation de la population algérienne à la guerre: depuis cinquante ans, l’histoire officielle impose l’idée que tout le peuple se serait soulevé contre l’oppresseur français, hormis quelques traîtres, ceux qu’on appelle les harkis, dont le nombre – entre 200.000 et 400.000, selon François-Xavier Hautreux (10) – est en vérité plus élevé qu’on l’admet volontiers. Enfin, la participation réelle du président de la République Abdelaziz Bouteflika à la guerre de libération n’est pas un sujet qu’on explore volontiers.

Grâce à tous ces témoignages, les Algériens vont-ils enfin combler leur désir de vérité sur leur passé? Ce n’est pas acquis, dans la mesure où cette juxtaposition de mémoires, parfois opposées, aboutit à une grande confusion. Celle-ci est palpable à la lecture de la vingtaine de quotidiens (francophones et arabophones) du pays. La foison de récits mémoriels s’accompagne en effet d’un second phénomène, aussi impressionnant: la presse publie presque chaque jour de longues contributions portant sur tel ou tel point historique, le nouveau texte accusant les précédents de distorsion de la vérité. Mais aucun de ces contributeurs ne s’impose la rigueur d’un historien (citation, multiplication et confrontation des sources), et ces textes constituent souvent un mélange parfois confus de faits réels noyés dans un galimatias d’erreurs et d’interprétations subjectives. Enfouis sous cette avalanche, les quelques vrais historiens algériens ont bien du mal à faire entendre leur voix.

Pierre Daum

1) Il n’existe pas beaucoup de librairies en Algérie: une dizaine à Alger, une demi-douzaine à Tizi Ouzou, deux à Constantine, Oran et Bejaïa, quelques-unes ici ou là… .

2) Son dernier ouvrage est L’Organisation spéciale de la Fédération de France du FLN, éditions Chihab, Alger, 2012.

3) Même si une partie des archives papier algériennes, notamment celles détenues par le ministère de l’Intérieur, ne sont toujours pas accessibles, elles restent de quantité bien inférieure aux archives françaises – dont une partie n’est toujours pas ouverte.

4) Akfadou, un an avec le colonel Amirouche, de Hamou Amirouche, Alger, éditions Casbah 2009, page 173.

5) Son neveu Belaïd Abane vient de publier Ben Bella – Kafi – Bennabi contre Abane: les raisons occultes de la haine, éditions Kourou, Alger, 2012.

6) Le premier livre important écrit par un Algérien fut Messali Hadj, le Zaïm calomnié, d’Ammar Nedjar, Alger, éditions El Hikma, 2003. La célèbre biographie de Messali Hadj rédigée par Benjamin Stora (publiée en France en 1982 par Le Sycomore) a été éditée à Alger en 1991 par Rahma. Une traduction en arabe a été ensuite éditée par Casbah en 1998.

7) Voir par exemple Salah Mekacher, Au PC de la wilaya 3 de 1957 à 1962, Algérie (à compte d’auteur), 2006.

8) Lui-même trouva la mort en 1961 lors d’un bombardement de l’armée française. Sur cette affaire, on peut lire les mémoires de Lakhdar Bouregaa, parus en arabe: Témoin de l’assassinat de la Révolution, Dar al Hikma, Alger, 2010.

9) La Crise du FLN de l’été 1962, d’Omar Mohand Amer, thèse de doctorat soutenue en 2010. Pour un travail approfondi sur les trajectoires des dirigeants messalistes, on attend la thèse en cours à Paris-I de Nedjib Sidi Moussa. Phénomène nouveau: les universités anglo-saxonnes accueillent de plus en plus de travaux très pointus sur l’Algérie coloniale.

10) La Guerre d’Algérie des harkis 1954-1962, Paris, Perrin, 2013.


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