De la comédie 24 carats /«En liberté!» de Pierre Salvadori

Manfred Enery / On ne le sait que trop bien, dans les compétitions ou dans les chapitres canoniques de la cinéphilie mondiale, la comédie est souvent regardée de travers. Dans En liberté! justement, Agnès, un personnage de second plan, pour dire son amour à Antoine, l’anti-héros, lui susurre: «Au lieu de te regarder, je te surveille». La même déclare dans une arborescence du récit dégingandé imaginé par Pierre Salvadori et ses scénaristes Benoît Graffin et Benjamin Charbit: «Les histoires, ça demande du cœur». Antoine, c’est le juvénile anti-héros d’une histoire à tiroirs perforés et à miroirs menteurs. Il est artisan-joaillier à Nice et il se retrouve malgré lui en prison pour huit ans à cause d’un flic ripou appelé Jean Santi.

Antoine cumule les hasards. Il croisera ainsi celle qui est devenue entre-temps la veuve de Jean Santi et moins accessoirement lieutenante de police. C’est Yvonne Santi (Adèle Haenel) qui découvre – autre hasard! – au détour de l’interrogatoire d’un groupe de partouzards violeurs au poste de police, la vérité sur son époux (Vincent Elbaz). Yvonne, rongée par la culpabilité, réussit à faire libérer Antoine (Pio Marmaï). Commence alors une dérive mi-judiciaire mi-sentimentale qui déroute Antoine et Yvonne et les fait plonger dans les vagues lustrées de lune d’une Méditerranée d’encre et, surtout, dans les affres des petits tracas existentiels auxquels se mêlent Louis (Damien Bonnard), le sympathique collègue et amoureux tout transi d’Yvonne, et Agnès (Audrey Tautou), toujours dépitée par la captivité de son bon ami Antoine.

Au tout début du film, Yvonne raconte les exploits de Jean Santi au petit Théo, et l’invite à dormir quand l’histoire, «c’est fini!» pour ce soir-là. Théo lui demande si «ça s’est vraiment passé comme ça?». A quoi Yvonne répond sans faire de cinéma: «Pour la marque de voiture, je ne suis pas tout à fait sûre, mais pour le reste…». Après quoi, tout s’emballe, découpé en quelques séquences bien cadencées par les petites histoires de Théo. En douceur bien frappée, ou à l’état brut d’une liberté qui se dérègle allègrement quand Antoine tente de se réinsérer après sa libération anticipée, distendu entre désir de vengeance, ressentiment malsain et jubilatoire violence.

Pierre Salvadori aurait-il été inspiré par l’espièglerie, l’intranquillité et le panache des savoureuses comédies que signaient il y a un demi-siècle les grands cinéastes hollywoodiens Stanley Donen, Blake Edwards ou Billy Wilder? Sans doute.

Mais sans aucun effet de copier-coller: En liberté! – titre polyvalent et généreux s’il en est – nous transporte telle une machine outillée à profusion de «running gags» (le farouche tueur qui peine à se faire arrêter), d’enjoliveurs dramatiques (écholalie de répliques), d’échappements libres vers le rêve (les faux ciels étoilés), de champs opératoires ouverts sur d’attendrissantes romances toujours perturbées, d’avertisseurs vocaux et visuels (tous les «Putain!» balancés par Yvonne ou les clins d’œil tarantinesques aux polars d’il y a trente ans).

C’est dire si on rit et qu’on n’omet jamais de bifurquer avec délice vers l’émotion la plus pure. Qu’on soit en empathie ou pas avec Yvonne, Antoine, Louis et Agnès, tous les quatre un peu fêlés, furieusement paumés, imprévisibles, victimes presque consentantes des travestissements inopinés que le quotidien leur réserve, des vérités détournées ou des galéjades auxquelles ils succombent dans le cadre de leur travail. On reste ainsi en liaison avec le précédent drolatique film de Pierre Salavadori, Dans la cour (2014), avec Catherine Deneuve et Gustave Kervern qui y jouaient des locataires aimablement dépressifs.

Des acteurs en état de grâce assument les personnages de l’archi-bouturé En liberté!. La presque trentenaire Adèle Haenel (Les Combattants de Thomas Cailley, L’Apollonide: souvenirs de la maison close de Bertrand Bonello, 120 battements par minute de Robin Campillo…), avec son imper à la Bogart, en est le moteur comique. Damien Bonnard et Pio Marmaï l’accompagnent avec une tonique complicité. On remet ça Pierre Salvadori?