D’avoir marché (3) / Proses du reel

D’avoir été submergé par le paysage une dernière fois. Ce paysage qui ne cautérisera rien, ni dans les souvenirs ni lors de la trouvaille du mot exact ou du mot de passe, ni dans la volonté de s’établir en redéfinissant ce qu’ils nomment l’humanité – parce que l’inhumanité elle est connue, elle s’approche, elle cerne. En banalisant et en sophistiquant la bestialité. Ce paysage lui aussi livré à, l’inclure une dernière fois dans le champ de vision et puis s’apprêter sans trop gesticuler.

Ce paysage convoité pour les richesses de son sous-sol qui financent le bon déroulement de l’empire. Ces richesses que l’empire avale tandis que les natifs réparent des lambeaux, apprennent le maniement du mortier, découvrent l’engin appelé drone. Sont rodés dans la pratique inventive de la torture, ou bien subissent l’infinie succession des longues journées de l’exploitation, ou bien éprouvent l’addition grinçante des deuils. Donc: le paysage, une dernière fois.

Et puis de s’être, sans trop gesticuler, sans trop négocier la direction, mis en marche. En groupe ou individuellement rejoignant fatalement un groupe tôt ou tard. Et d’avoir bravé les assauts du soleil et les nuits dans la montagne. D’avoir entendu, près de la cabane de la première frontière, les bribes de sanglots du viol collectif. De s’être fait escroquer pour une bouteille en plastique remplie d’eau chaude. D’avoir abandonné les terrassés à côté du sentier. D’avoir atteint le bord.

Et croupir des semaines dans une parcelle de sable froid. Et scruter l’océan et buter contre la clôture. Et empocher le téléphone de celui qui a rendu l’âme et le vendre pour tenter de réunir la somme demandée. Et voir les soldats se servir dans la cabane des filles. Avoir quitté des ruines pour passer les nuits dans d’autres ruines. Sentir les douleurs des distances dans tous les muscles. Et, tous les matins, patiemment réinventer un rêve mutilé. Et puis traverser.

Une soif inconnue jusqu’alors qui s’ajoute. Des yeux figés par le sel et la bruine. Des rafales de chuchotements qui s’éloignent. Des phares d’hélicoptères et des lampes de poche. La faim qui tenaille jusque dans la colonne vertébrale. Des corps, trois adultes, deux enfants, sur la rive. Ceci est mon fil, ceci est mon aiguille. Ceci est mon téléphone portable. Ceci est mon sac de voyage avec des vêtements qui ne pèsent pas lourd. Ceci est mon sac de couchage. Ceci est le songe d’une vie. D’avoir énuméré de la sorte.

D’avoir été traité de migrant, de sans document valable, de réfugié aux divers adjectifs, de fraudeur, de suspect, mais jamais, jamais d’exilé. D’avoir bricolé un abri avec du carton et quelques parpaings. D’avoir été obligé d’exceller dans l’art de la cachette. D’avoir surgi près de l’autoroute. D’avoir mordu le goudron. D’avoir esquivé le gaz lacrymogène. D’avoir fait la file devant un bâtiment administratif alors qu’il neigeait. D’avoir, en dernière instance, reçu le refus de l’accès à ce paysage-là. Ceci est le songe d’une vie.

Tom Nisse