D’artifices et d’effets / «The House That Jack Built» de Lars von Trier

Manfred Enery/ Après cinq ans d’absence des écrans, Lars von Trier remet le couvert avec un film très long et peu banal… et revient bredouille de Cannes 2018.

Comme dans tous les arts, il est toujours difficile au cinéma de se désintéresser d’une création qui se présente à nous lestée de rumeurs alléchantes ou de «beuzes» plus ou moins frelatées. Quand celle-là, de plus, ploie sous l’inépuisable aura de son auteur, l’aventure de son spectateur s’avère endiablée. On sait qu’on a apprécié plus d’un film du cinéaste danois Lars von Trier (LVT) depuis la fin du siècle dernier, même si une subliminale religiosité ne nous y avait pas vraiment affectés. On citera The Element of Crime (1984), Breaking the Waves (1996) ou Dancer in the Dark (2000), tous remarquablement moulés dans des genres cinématographiquement généreux comme le thriller ou le mélodrame. Sa trilogie consacrée aux femmes – Antichrist (2009), Melancholia (2011) et Nymphomaniac (2013) – qui est ouvragée comme des contes philosophiques, nous a remués plus qu’il ne faut.

Entretemps, toujours à Cannes (où il s’était «grillé» politiquement en 2011 en tenant de douteux propos pro-hitlériens, pour ensuite être banni des sphères ciné-mondaines) il a concocté entre Danemark et Suède cinq chapitres plus un épilogue – appelé «catabase» comme le rite chrétien restituant la descente aux enfers – d’un récit réellement convulsif et plutôt macabre censé se passer du côté de Washington dans les années 80.

Le film est articulé autour d’un tueur en série nommé Jack – homonyme de ce que les sous-titres appellent un cric et qui, dans le premier chapitre, n’est pas un outil phallique. Jack est à la fois architecte et ingénieur. On le voit surtout réaliser des maquettes qui sont comme les prémisses d’une installation qu’on qualifie d’artistique en muséologie contemporaine et sur laquelle plonge la caméra lors de l’acmé de la «catabase» clôturant le film. Et de façon moins accessoire, Jack (Matt Dillon) tue.

Des femmes. Un peu moins d’hommes. Et deux enfants. Il déclare même qu’il aurait commis soixante méfaits, puisque le crime semble compatible avec la comptabilité. L’accompagne dans ce travail mortifère un certain Verge, émanation du Virgile que Dante promène dans son Enfer et que Bruno Ganz, presque toujours en voix off, surjoue avec une onction de chanoine obséquieux.

Va-t-on assister à une mise en images de ce que l’auteur anglais Thomas De Quincey a consigné dans De l’assassinat considéré comme un des beaux-arts (1854)? On y échappe bien sûr, puisque LVT avec son scénariste attitré aligne quelques cas de crimes originaux commis par Jack.

On ressent ainsi pour chaque «incident» (ainsi sont titrés les différents chapitres du film) ce qui court dans l’essai de De Quincey, à savoir la sensation d’une faute innommée jamais dépassée, l’obsession de la perfection meurtrière, l’angoisse de la culpabilité, la peur devant les fautes à venir. Jack, du reste, est pétri de troubles obsessionnels compulsifs, ce qui nous vaut pour le deuxième «incident» quelques drolatiques moments. La notion d’éthique nourrit les interventions de Verge qui contredit, gronde gentiment et raisonne Jack qui reste torturé par l’idée funeste que bien et mal se confondent et que la beauté absolue émane de l’horreur et vice versa.

L’image comme la bande-son sont pareillement entrelardées de citations de tous ordres: des extraits de documentaires en noir et blanc (Glenn Gould s’acharnant sur Jean-Sébastien Bach), des plans d’autres films de LVT, des tableaux célèbres (William Blake, Eugène Delacroix…), des musiques toujours gracieuses (Vivaldi, David Bowie, Wagner…).

Le pire demeure l’insistance (par de semblables collages audiovisuels) avec laquelle LVT, à travers son «héros» Jack, réhabilite «à l’insu de son plein gré» l’idéologie d’Adolf Hitler, comme pour nous persuader que le mal (les charniers des camps de la mort nazis) ne génère que le bien (l’art architectural d’Albert Speer). C’est presque sans rapport avec la lourdeur sexiste des propos concernant les femmes qui seraient «toujours stupides» et les hommes «toujours victimes». Serait-ce du LVT tout craché? Des artifices flamboyants à la limite du kitsch et des effets «m’as-tu-vu» juste bons pour la cour de récré…?

Le pire demeure l’insistance

avec laquelle Lars von Trier, à travers son «héros» Jack, réhabilite à son insu l’idéologie hitlérienne, comme pour nous persuader que le mal ne génère

que le bien.