Danièle Fonck: «Le « Tageblatt » n’a jamais eu la vie facile»

«Tous les journaux me sont chers car je sais à quel point ils sont fragiles, précieux, indispensables etô combien difficiles à créer» (Photo: Pierre Matgé)

Danièle Fonck, directrice générale d’Editpress et rédactrice en chef du «Tageblatt». Grâce à ses valeurs, le « Tageblatt » a une histoire riche. Son avenir devrait l’être tout autant. Danièle Fonck en est convaincue.

 

Sil n’y avait qu’un fait à retenir au cours de ces 100 ans?

Danièle Fonck: «En janvier 1933, Hitler arrive au pouvoir. Le 8 avril, le Tageblatt est interdit en Allemagne à la suite d’un procès à Berlin. Le même jour que la publication du jugement, il avait à sa une une photo de camp de concentration. Quand on se dit qu’aujourd’hui encore il y a des gens dans le déni, c’était, à l’époque, extraordinairement lucide et courageux. Je pense que c’est le Tageblatt qui a sauvé l’honneur dans le petit univers de la presse luxembourgeoise, à un moment où d’autres ont manqué de lucidité. Et cela, il faut le reconnaître. A la libération, ce sont ses rotatives qui ont été cassées et non pas celles qui se trouvaient à Luxembourg. Il n’a jamais eu la vie facile, ce petit Tageblatt.»

[cleeng_content id= »452469103″ description= »Pour lire la suite de cet article, vous avez la possibilité de l\’acheter à l\’unité ou via un abonnement » price= »0.49″ t= »article »]Cette filiation, cette histoire ne sont-elles pas dures à porter?

D. F.: «La filiation n’est pas dure à porter, en ce sens que la continuité coule de source.

Si on se replonge dans l’Histoire, son créateur, Paul Schroell, avait des principes très simples: l’humanisme, la laïcité, le progrès social, les valeurs républicaines et la francophilie. Autant de valeurs qu’il est toujours aisé de porter et de défendre aujourd’hui.

Donc, que le Tageblatt du XXIe siècle soit rigoureusement humaniste et ouvert sur le monde; qu’il plaide pour une société de progrès où l’homme est au centre de toute chose, tout cela va de soi. Qu’il se réfère aux valeurs républicaines dans le respect des institutions démocratiques de l’Etat est normal aussi. Francophile, il l’est resté. Laïc aussi.»

Quelles sont alors les difficultés?

D. F.: «Celle qui me fait le plus peur est l’illettrisme rampant. C’est le pire ennemi, pire que toutes les crises économiques, pire que toutes les difficultés conjoncturelles ou même structurelles car il est difficile de se battre contre ce fléau. Or, notre société et notre politique – c’est peut-être actuellement la plus grande faille de la politique – ne se rendent pas compte qu’en ne soignant pas la langue écrite et parlée, cela crée une société qui n’est plus capable de cohérence, car elle ne peut lire entre les lignes et raisonner de façon « vernetzt ». Les citoyens vivent dans un monde globalisé, ils se croient bien informés alors qu’ils sont submergés d’informations au premier degré et ont de plus en plus de difficultés à comprendre ce qui se cache derrière tout cela, et qui tire les ficelles. C’est là que la presse a son rôle. Sa mission d’intérêt public est réelle mais c’est aussi sa difficulté: faire passer des messages qui ne sont plus nécessairement correctement perçus.»

Une mutation profonde

La presse vit actuellement une véritable révolution; celle du numérique. Comment sera le « Tageblatt » de demain?

D. F.: «Celui qui vous dira comment sera la presse de demain est un sacré farceur car tout le monde cherche la recette. Ce que je crois savoir, pour ma part, c’est que les journaux seront très différents, qu’ils s’adresseront à des cibles différentes.

Je tiens à ajouter que nous ne sommes pas des marchands de papier. Nous collectons de l’information que nous analysons, commentons et examinons à la loupe. Tel est notre métier, que nous le fassions sur papier, sur le web, à travers un écran ou un téléphone.

Notre plus-value, ce sont les contenus que nous produisons. Nous sommes, en tant que professionnels, garants de la fiabilité et de la crédibilité de l’information mais aussi du cadre déontologique qui doit être respecté.

Cela nous différenciera toujours des journalistes qu’on appelle à tort le « journaliste-citoyen », « mobile reporter ». Tout cela n’a rien à voir avec notre profession.

C’est là notre plus-value et cela aura toujours un prix. Le prix n’est pas la conséquence du prix du papier ou d’une machine mais du contenu créé.»

Est-ce la mort du journal papier?

D. F.: «Je ne crois pas à la fin du papier mais au dédoublement: on fera de l’information web et de l’information papier.

Je ne partage pas du tout le point de vue de ceux qui disent que la presse est morte ou les journaux moribonds. Non! La presse subit une mutation profonde autrement plus importante que celle de la fin de l’ère Gutenberg.

Dire cela arrange ceux qui spéculent, qui ne veulent pas investir, prendre des risques ou alors qui pensent qu’investir est synonyme de profit maximum. Dans une société démocratique, chacun a sa place. Une place citoyenne qu’il faut assumer même quand on est banquier.»

L’impérative nécessité

Le « Tageblatt » est le navire amiral d’Editpress. Comment la nécessité de monter un groupe autour de ce titre s’est-elle imposée?

D. F.: «Du bon sens. Nous étions fort conscients du fait qu’un journal seul, de surcroît numéro deux, avait peu de chances de s’émanciper, de vivre, de pouvoir gagner l’argent nécessaire à son amélioration, sa bonification. Il fallait donc une construction qui devait tourner autour de notre corps de métier: la presse. Même si l’entité est plus large, toutes les sociétés touchent à ce corps de métier.»

Pourquoi le groupe s’est-il lancé dans la presse francophone?

D. F.: «Nous sentions l’impérative nécessité d’entrer dans le marché francophone pour la bonne raison que la société luxembourgeoise s’était mise à changer avec l’arrivée de nos concitoyens étrangers qui venaient de l’orbite latine, et donc majoritairement francophones et francographes.

A cette réalité s’ajoutait et s’ajoute toujours celle des milliers de frontaliers belges et français qui devaient pouvoir s’identifier à ce pays dans lequel ils travaillent, apportent une plus-value et gagnent leur vie.

Le saut fut effectué le 17 avril 1997 avec la création du Jeudi, qui était, à l’époque, destiné aux Luxembourgeois qui aiment le français, aux eurocrates et employés de la Place financière, mais aussi à tous ceux qui aiment les journaux de qualité.

Par la suite, ce sera évidemment Le Quotidien que nous avons créé en partenariat avec Le Républicain lorrain, puis L’Essentiel avec les Suisses de Tamedia. Aujourd’hui, nous sommes numéro un de la presse francophone au Luxembourg. Tout comme nous sommes déjà parmi les deux premiers de l’information sur le net.»

Tous les journalistes ont en tête un journal parfait. Pour vous, c’est le « Tageblatt » ou un mixte des différents journaux du groupe?

D. F.: «C’est une question à la fois facile et difficile. Elle est difficile en ce sens où elle peut laisser suggérer qu’on aurait, comme dans une famille, un enfant chéri et tous les autres.

A cette question, je répondrai que, oui, je viens du Tageblatt en tant que journaliste et que j’en fais toujours partie en tant que rédactrice en chef.

Cela ne peut en aucun cas me laisser indifférente, et ce d’autant plus qu’il est le navire amiral du groupe Editpress.

Il se trouve que j’ai un bébé qui est Le Jeudi et ce bébé me tient bien entendu particulièrement à cœur. Le nier serait tout simplement malhonnête.

Pour le reste, et là, la réponse est facile, je suis journaliste. L’avantage d’un éditeur qui vient du journalisme, c’est qu’il privilégie et privilégiera toujours le journalisme. En ce sens, tous les journaux me sont chers car je sais à quel point ils sont fragiles, précieux, indispensables et ô combien difficiles à créer au jour le jour, semaine après semaine.»

Un souhait pour le siècle à venir?

D. F.: «Mon souhait premier est évidemment que ce journal puisse prospérer au courant de ce XXIe siècle. Qu’il puisse être plus intéressant, encore plus pertinent dans ses analyses et dans ses commentaires.

Qu’il puisse aussi évoluer dans une société luxembourgeoise et européenne apaisée et en bien meilleure santé politique, économique, culturelle et environnementale qu’elle ne l’est actuellement.

Pour le reste, je dirais que cela s’applique à la fois à ce journal sur papier et à un tageblatt.lu réactif, moderne et intelligent. Les deux ne devant jamais oublier pourquoi ils sont là: mettre l’homme au centre de l’intérêt de toute préoccupation politique, économique, sociale et culturelle.»

Propos recueillis par
Jacques Hillion

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Editpress, maison mère, est à la tête du Tageblatt, du Jeudi et de l’imprimerie offset de Sommet.

Editpress Luxembourg SA, c’est Le Quotidien en partenariat avec LeRépublicain lorrain, L’Essentiel en partenariat avec Tamedia, Revue en partenariat avec Techprint, Luxpost en partenariat avec Rossel, mais aussi Eldoradio dont le partenaire est RTL, ainsi que Correio et Bingo.

Ce sont aussi diverses sociétés dont la régie publicitaire Espace Médias (Polygraphic, Espace Régie et Espace Net), Ebos (business et call center), Luxdiffusion (distribution de documents «toutes-boîtes») et Groupolitan (site de bonnes affaires). Ces trois dernières sociétés ont le groupe Rossel pour partenaire.

Editpress entretient également une coopération rédactionnelle avec les journaux Trierischer Volksfreund et Saarbrücker Zeitung et a une participation croisée avec Le Monde.

Il faut également compter avec l’agence de communication Comed, Médiation (événementiel), Polyprint (imprimerie), les éditions Le Phare ainsi que les éditions Phi.

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