Un peu d’activité privée, mais pas trop: Cuba va resserrer la vis

Dix ans après avoir été autorisés à Cuba, les entrepreneurs privés seront soumis à partir de vendredi à des lois plus restrictives, de quoi freiner leur expansion sur l’île socialiste. Avec ces nouvelles règles, « je ne peux plus proposer le petit-déjeuner ni le déjeuner à mes hôtes, juste le couchage », croit savoir Estrella Rivas, qui loue des chambres dans le quartier du Vedado, à La Havane.

« Cela veut dire, moins d’argent pour moi ». Et qui contrôlera cela? « Je ne sais pas. Il paraît qu’il y aura des inspecteurs qui interrogeront les touristes ». Depuis la publication le 10 juillet au Journal officiel de ce paquet de 20 normes, censées entrer en vigueur 150 jours plus tard, le gouvernement a tout fait pour expliquer leur contenu. Pourtant, la confusion règne encore.

Pour l’avocat Julio Antonio Fernandez, c’est bien simple: ces lois « limitent fortement l’activité privée individuelle » et c’est « un coup dévastateur pour énormément de gens ».

Au total, 592.000 personnes travaillent à leur compte à Cuba, soit 13% de la population occupée. Apparus en 2008, ces « cuentapropistas » tiennent des restaurants, réparent des vélos, confectionnent des habits, conduisent un taxi, coupent les cheveux… et on estime qu’au moins 1,5 million de personnes dépendent de leurs revenus, dans une île de 11,2 million d’habitants.

La nouvelle Constitution, soumise à référendum le 24 février prochain, semblait pourtant leur faire les yeux doux, en reconnaissant pour la première fois le marché et la propriété privée. Une manière d’apporter une base légale à l’actualisation du modèle économique cubain initiée par l’ex-président Raul Castro, qui a permis à des particuliers de lancer leur activité privée. « On voit que le président (Miguel) Diaz-Canel (son successeur depuis avril, ndlr) va poursuivre sur la voie de transformations progressives mais sans toucher la colonne vertébrale du système centralisé, ni le monopole de l’entreprise d’Etat », explique à l’AFP l’économiste cubain Pavel Vidal de l’université Javeriana, en Colombie.

Au moment où la croissance est à la peine (1,1% au premier semestre), le gouvernement cubain semble surtout intéressé par les investissements étrangers, plus que par un fourmillement en interne de son économie, que les nouvelles lois visent à remettre en ordre. Parmi les mesures les plus significatives: la limitation à une licence d’activité par personne et par local, ce qui en théorie empêche un restaurant d’avoir une partie bar, ou une maison d’hôtes de servir à manger à ses clients… Il sera aussi obligatoire, pour un entrepreneur, d’avoir un compte bancaire et de faire signer un contrat de travail à ses employés.

Les catégories de métiers autorisés, redessinées, passent de 201 à 123. Enfin, la législation interdit tout négoce avec des entreprises étrangères, pourtant chaque jour plus présentes à Cuba, et introduit de nouveaux types d’infractions, avec des amendes plus élevées. L’objectif officiel est de lutter contre la fraude fiscale et le travail au noir… avec en toile de fond, ce mot d’ordre: ne pas s’enrichir, dans une société qui se veut égalitaire et où le salaire moyen, dans le public, est de 30 dollars par mois.

La nouvelle Constitution, qui réaffirme le caractère socialiste du pays, précise justement que la propriété privée ne doit pas être « concentrée », ce que beaucoup de Cubains ont lu comme l’interdiction de trop réussir dans son activité privée. Ce passage doit être plus explicite, estime Julio Antonio Fernandez, « sinon on empêche l’entrepreneur qui veut aller de l’avant, qui veut progresser ». Si l’on exige aux entrepreneurs « autant de restrictions, de régulations et de démarches bureaucratiques pour pouvoir travailler », alors « on se demande vraiment s’ils sont les bienvenus ou non dans notre économie », observe le politologue et économiste Esteban Morales. Pour l’instant, le gouvernement semble donner la priorité aux coopératives privées, à qui il a donné l’accès exclusif au seul marché de gros de l’île.

A fin septembre, il en existait 434 (hors secteur agricole), dont 157 dans la restauration. Or dans ces dernières, « la qualité, l’image et les prix laissent beaucoup à désirer », critiquait récemment le blog officiel Cubadebate.