Culture à la française / Décès de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday

 Jacques Hillion / L’un s’est éteint à 92 ans, l’autre à 74 ans, à quelques heures d’intervalle. Au-delà de la quasi-concomitance de leur disparition, ce qui unit Jean d’Ormesson et Johnny Hallyday, c’est qu’ils ont été populaires, chacun à sa manière. Ces deux personnages incontournables ont reflété une certaine vie française de la seconde moitié du XXe siècle.

La popularité d’un Jean d’Ormesson tient essentiellement dans son art de la rhétorique. Eloquence et érudition se fondent pour le plaisir de la conversation. Cet amoureux des (belles) lettres en était l’un des maîtres artisans.

A l’heure de l’instantanéité qui rend le verbe pressé et imprécis, du tweet qui tronque la réalité, sa parole contenue en devenait précieuse.

L’ironie maniée avec élégance est un luxe dont il jouait et dont il s’amusait en bon dandy.

Journaliste – il commença à Paris-Match puis rejoignit le Figaro, qu’il dirigea un temps – avant d’être écrivain, il a toujours défendu ses convictions de droite face à une gauche qu’il appréciait peu. Néanmoins, son humour et sa plume faisaient passer la pilule. Conservateur républicain, il était peut-être l’un des derniers dans le paysage politique français à représenter cette bourgeoisie libérale et cultivée qui n’aurait jamais fricoté avec cette droite dure d’aujourd’hui. Celle qui se plaît à chasser l’électeur sur des terres extrêmes.

Avec Johnny Hallyday, c’est une idole bien française qui vient de s’éteindre. Adoré ou détesté, il ne laissait pas indifférent. A lui seul, il concentre bien des contraires. L’«idole des jeunes», comme on l’avait surnommé, était l’un de ceux qui avaient ouvert la voie au rock en France, permettant à toute une génération de s’imposer. S’il a raté le coche de 68, il en fut, à son insu, comme la plupart des yéyés, l’un des artisans.

Le tour de force du rocker est d’avoir su mener une carrière pendant près de soixante ans au cours desquels il a vendu quelque 110 millions de disques. Il a ainsi conquis des générations avec ses tubes. Alors qu’il a commencé sa carrière en étant détesté par l’intelligentsia, il a réussi à retourner la situation. Un film de Jean-Luc Godard, Détective, lui a fait prendre de l’étoffe en lui permettant de sortir du costume de chanteur de variétés. Ce qu’il était de toute façon, même s’il s’était imposé en tant que patron du rock francophone.

Avec la disparition de ces deux personnages si éloignés l’un de l’autre, c’est un pan de la culture française qui vient de s’éteindre. Elle n’est peut-être ni la plus intrépide ni la plus iconoclaste, mais sincère et populaire.