Coup de marteau/«You were never really here» de Lynne Ramsay

Misch Bervard / You were never really here a remporté deux prix au dernier festival de Cannes, à savoir celui de la meilleure interprétation masculine pour Joaquin Phoenix et celui du meilleur scénario pour Lynne Ramsay qui a adapté ici une novella de Jonathan Ames. Si la première distinction est indubitablement méritée, nous nous permettrons tout de même d’émettre de minimes réserves par rapport à la deuxième.

Joaquin Phoenix, qui s’est fait un peu rare à l’écran depuis quelques années, interprète ici Joe, un vétéran d’Afghanistan qui a ramené de la guerre des séquelles psychologiques importantes qui, dans sa tête, s’ajoutent aux traumatismes persistant depuis son enfance durant laquelle il a été maltraité par son père. Aujourd’hui il travaille pour une agence de sécurité et s’est spécialisé dans l’extraction d’enfants et d’adolescents de réseaux de prostitution forcée. «J’ai entendu dire que vous étiez brutal!», lui dit un client, et il répond: «Je peux l’être!». Et c’est effectivement la brutalité parfois difficilement supportable qui caractérise principalement le nouveau film de la réalisatrice écossaise Lynne Ramsay (We need to talk about Kevin, 2011).

Pour sauver la jeune Nina – fille d’un politicien en campagne électorale – d’un bordel haut de gamme et ultra secret, il tue toutes les personnes sur son chemin à coups de marteau, et Ramsay ne nous épargne rien du point de vue violence graphique. Il en est de même dans la séquence où la propre mère de Joe (avec laquelle il vit, et qui a peur en regardant Psycho le soir à la télévision!) est découverte morte.

Cette scène se termine dans un bain de sang écœurant, édulcoré cependant par une gentille musique fifties.

Cela fera dire à certains que la réalisatrice se complaît dans la représentation de la violence et de l’horreur. Tout comme on a reproché dernièrement à Katherine Bigelow de montrer trop de violence détaillée dans Detroit. Mais si chez celle-ci le réalisme et l’honnêteté de la narration avaient besoin de cette violence, chez Ramsay il s’agit d’un choix artistique qui fait partie de l’univers de son personnage principal: Joe est un anti-héros avec lequel le spectateur peut s’identifier dans certaines situations, mais sera fortement découragé de le faire dans d’autres, ceci à cause des multiples malaises provoqués par la brutalité de ses actes.

Le film est effectivement un coup de poing (ou de marteau) dans la gueule du spectateur, et l’un de nos collaborateurs a déclaré avoir souffert lors de sa projection.

Mais ce ne sont en fait pas tellement les actes de Joe, et l’histoire en forme de thriller qui s’en suit, qui intéressent la réalisatrice. C’est le personnage, le tueur à gages, et son monde mental qui sont plus importants pour elle. Et, ensemble avec son acteur Joaquin Phoenix, elle réussit ici un chef-d’œuvre cinématographique qui a fait écrire à un critique que Lynne Ramsay est peut-être la plus importante cinéaste en activité.

A côté de la mise en scène proprement dite, c’est aussi le travail sur le son qui est impressionnant. Ramsay mixe de façon fascinante – mais non réaliste – les ambiances sonores, les bruitages, les musiques ainsi que les voix et sons qui n’existent qu’à l’intérieur de la tête du protagoniste. La musique de Jonny Greenwood ainsi que le montage de Joe Bini sont aussi particulièrement efficaces, parce que discrets, voire imperceptibles.

Le seul petit bémol à notre enthousiasme personnel sera donc constitué par un aspect du scénario: Si celui-ci est très classiquement structuré et magistralement habité par un personnage principal abyssal dont on se souviendra encore longtemps, il n’en est pas moins bâti autour d’une intrigue (le réseau de prostitution dans lequel sont impliqués politiciens et policiers) qui pourrait sortir d’une médiocre série télé des années 1980 ou d’un roman de John Grisham.

Peut-être que la Palme d’or aurait été une récompense plus séante au film que le prix du meilleur scénario? On en reparlera sans doute la semaine prochaine à l’occasion de la sortie luxembourgeoise de The Square.