Le conte est (presque) bon / «Sibel» de Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci

Manfred Enery et Misch Bervard / Made in/with Luxembourg… Le Lux Film Fest affiche une étonnante série de films coproduits avec des pays européens ou non. Sibel, charnellement turc, pourrait en faire partie, mais a été présenté hors festival.

Sibel, c’est le prénom de la si merveilleuse héroïne du troisième long-métrage d’un duo de cinéastes pas comme les autres. On ne peut pas ne pas évoquer Cybèle, une divinité végétative honorée dans l’ensemble du monde antique et plus particulièrement entre l’Asie mineure et le monde balkanique, là où nous conduit le film. Cybèle passait pour la déesse de la fertilité, initiatrice du fêtard Dyonisos et troublante amante d’Attis, fils d’un autre dieu peu célèbre.

On accorde volontiers à notre Sibel un cousinage oblique avec cette créature mythologique d’autant plus que le dispositif construit par Guillaume Giovanetti et Çagla Zencirci est émaillé d’éléments de fiction prélevés dans le système narratif des contes. Si la couleur du sang sied à Sibel (Damla Sönmez), elle n’est pas pour autant un petit chaperon rouge perdu dans une forêt où rôde un loup et où, avant de fouler la cabane d’une vieille femme recluse, elle heurte un rocher célébré par les femmes en mal de grossesse. Elle vit surtout dans une forêt trouée de lumières et de brumes, armée d’un fusil offert par son père veuf, épicier et maire d’un village du Nord-Est de l’actuelle Turquie où se pratique le langage sifflé et où elle est prête à tuer le loup craint par les habitants. Sibel, résolument muette, use de cette langue pour communiquer et s’occuper dans tous les sens d’un beau terroriste stambouliote que recherche la police locale. Et surtout pour remettre en place tous ceux qui la rejettent à cause de son handicap et de son ivresse de liberté. Sa frangine nubile, toujours collée à son smartphone, n’est pas en reste. Ni les autres femmes du village, aussi matriarches que matrones, quand il s’agit de remarier le maire qui, lui, tient surtout à s’occuper de ses deux filles…

En dépit de cette facture de conte ancestral tramé de modernité, lesté de métaphores socio-politiques et parfois téléphoné – sur l’émancipation des femmes, par exemple, qui, comme trop souvent, n’est ici possible que grâce au soutien masculin –, Sibel vaut surtout pour sa sensibilité à fleur de peau et l’interprétation de la comédienne turque Damla Sönmez. En vigie qui observe, fusil à l’épaule, les vallées et les soleils noirs au loin, l’actrice allie rudesse et douceur pour donner vie à la plus païenne des beautés qui soient. Et ça n’a rien à voir avec un quelconque exotisme luxembourgeois.

Certes, le film porte le label «Made (entre autres) in Luxembourg», mais on aura compris qu’on n’y trouvera pas beaucoup d’ingrédients grand-ducaux. Au générique, on ne retrouve quasiment aucun nom luxembourgeois, sauf dans le département des effets visuels dont le film n’est pas vraiment saturé. Il faut savoir que depuis un peu plus d’un an, le Film Fund Luxembourg a créé une nouvelle catégorie d’aide financière, appelée «Cineworld». L’idée (louable en soi) est de participer au financement de films issus de pays autres que ceux des partenaires habituels de nos sociétés de production, et surtout de pays où le cinéma ne bénéficie pas ou peu d’aides étatiques. Ainsi, Sibel a bénéficié en 2017 du maximum de 200.000 euros prévu par cette aide, tout comme Tremblores ou Flatland (150.000 euros), les deux films qu’on avait déjà évoqués au moment de leur présentation dans le cadre de la Berlinale le mois passé.

Une partie de cet argent revient évidemment aussi, sous forme de «producer’s fee», aux sociétés de production luxembourgeoises impliquées qui ne s’en plaindront donc pas trop. Mais en fin de compte, il faut reconnaître que ces aides «Cineworld» font plus partie des domaines du «nation branding» ou de la coopération au développement qu’elles ne constituent un soutien à la production cinématographique luxembourgeoise ou européenne.

Et la question consistant à se demander si le Film Fund ne ferait pas mieux de distribuer son argent dans un nombre plus restreint de projets, de qualité supérieure, continue évidemment à se poser.